Mohamed Morsi vit ses dernières heures à la présidence égyptienne, mais personne ne le sait encore, au matin du 3 juillet dernier. Dans son bureau spartiate d’un faubourg du Caire, Mahmoud Badr est loin de se douter que son destin et celui de l’Egypte vont basculer dans la journée. Le téléphone sonne, il décroche. Une voix inconnue: «Le général Sissi veut vous parler, maintenant, à l’état-major des forces armées.»­ ­Suivent six heures de discussions. A 21h, la télévision annonce l’arrestation du président. A côté du général se trouve un jeune homme de 28 ans, inconnu de la plupart des Egyptiens, Mahmoud Badr.

Tamarrod (rébellion en arabe) est né lors d’une soirée du mois d’avril. Mahmoud Badr travaille comme journaliste pigiste, il s’intéresse de près à la politique, mais n’avait jamais milité sérieusement. Avec quatre amis, il lance Tamarrod, une campagne qui demande la démission du président: «Nous voulions faire du porte-à-porte, pour dénoncer la gestion du gouvernement.» A ce moment-là, Mahmoud Badr n’imagine pas pouvoir renverser le gouvernement. «Nous espérions faire de la pédagogie politique et éventuellement amener le gouvernement à nous écouter.»

Le mouvement fait boule de neige, les signatures sont recueillies à la pelle et à travers tout le pays: 22 millions d’Egyptiens signent la pétition qui demande le départ de Morsi. «A partir de la mi-juin, nous avons compris qu’il s’agissait d’un raz de marée.» Tamarrod appelle à descendre dans la rue le 30 juin, premier anniversaire de l’accession au pouvoir de Mohamed Morsi. Des dizaines de millions de personnes défilent. Le ­gouvernement refuse d’abord de négocier, l’armée donne un ultimatum, la fin des Frères musulmans au pouvoir est scellée.

«Pas de compromis»

Mahmoud Badr n’a même pas le temps de se raser avant sa rencontre avec le général Al-Sissi. Dans la pièce où ce dernier l’attend, siègent les représentants des principaux partis d’opposition et les deux plus importants dignitaires religieux d’Egypte, le pape des coptes et le cheikh d’Al-Azhar. Le général relaye la proposition du président pour un référendum, mais c’est trop tard, et avec un aplomb incroyable, Mahmoud Badr défie le vieux militaire: «Les Egyptiens ont décidé que le président devait partir. Ils ne veulent pas de compromis. Général, vous n’êtes pas au-dessus du peuple, vous le servez!»

Le téléphone sonne une énième fois, c’est la présidence. Mahmoud Badr répond, il a pris de l’assurance en une semaine. En baskets et polo, il ne ressemble pas à un politicien égyptien. D’ailleurs, lui et les autres membres de Tamarrod ne briguent aucun poste dans le nouveau gouvernement. Ils joueront cependant un rôle: «Nous veillerons à ce que le gouvernement, le président et les militaires tiennent leurs engagements.» Mardi, Tamarrod publiait sur son compte Twitter une condamnation très ferme contre le décret présidentiel de la veille: «Il y a un risque pour la démocratie, le président par intérim doit retirer certains articles.» Mahmoud Badr voit loin: «Un jour, sans rire, je serai président.»