L'accusé principal du procès qui s'est ouvert la semaine dernière devant le Tribunal fédéral de Manhattan n'est bien sûr pas dans la salle: Oussama Ben Laden nargue de loin les Etats-Unis, qui ont fait du Saoudien à la longue barbe leur ennemi extérieur principal. Le patron de la CIA, George Tenet, l'a répété devant une commission du Sénat, et Washington vient d'ordonner aux talibans de fermer leur représentation à New York, pour punir le régime afghan d'accorder encore sa protection à Ben Laden. Devant les douze jurés de la Cour fédérale, il n'y a que quatre exécutants, accusés d'avoir participé aux attentats du 7 août 1998 contre les ambassades américaines à Nairobi et à Dar es-Salaam, qui avaient tué 224 personnes. Le Tanzanien Khalfan Khamis Mohammed et le Saoudien Rashed Daoud al-Owahli risquent la peine de mort pour leur implication directe reconnue; l'Américano-Libanais Wadhi el-Hage, dont l'accusation affirme qu'il fut le secrétaire de Ben Laden, et le Jordanien Saddiq Odeh iront pour longtemps en prison si leur culpabilité est reconnue.

Mais, dès le deuxième jour, tout l'intérêt du procès s'est reporté sur un témoin, dont les défenseurs ont tenté mardi et mercredi de détruire la longue déposition. La trajectoire de Jamal Ahmed al-Fadl est étonnante; ce qu'il raconte est bien sûr invérifiable et soulève de nombreuses interrogations. Ce Soudanais de 38 ans, jusqu'à son apparition à la barre, n'était connu dans le dossier que sous le nom de CS1, pour «confidential source 1». Vivant depuis cinq ans sous la protection du FBI, qui a déjà dépensé près de 1 million de dollars pour assurer sa sécurité, Al Fadl prétend avoir été un membre du noyau central d'Al Qaeda (la base), l'organisation clandestine et internationale qui est le bras armé de l'action terroriste d'Oussama Ben Laden.

Le Soudanais est entre les mains du FBI depuis qu'il s'est présenté en juillet 1996 au service des visas d'une ambassade américaine dont la localisation n'a pas été révélée. Il avait des informations à donner sur un groupe qui projetait des attentats contre les intérêts américains, et en particulier contre des ambassades. C'est d'Al Qaeda qu'il s'agissait, et c'était deux ans avant les meurtrières explosions de Nairobi et de Dar es-Salaam. Une bonne partie de ce que les services de renseignement américains ont su de Ben Laden vient de ce témoignage initial.

Eléments troublants

Premier élément troublant: Al Fadl, selon ses propres dires, s'était déjà présenté, avec les mêmes intentions, dans d'autres représentations d'autres pays, mais on ne l'avait pas pris au sérieux. S'il intéressa davantage les Américains, c'est peut-être qu'il connaissait les Etats-Unis. Il avait résidé deux ans à Brooklyn et dans le sud, avant de s'engager parmi les volontaires qui allaient, avec le pressant soutien de la CIA, combattre l'occupant soviétique en Afghanistan. C'est à Peshawar, dit-il, qu'il a rencontré Ben Laden, et c'est là, en 1991, qu'il a fait allégeance, parmi les premiers, à l'organisation. Bientôt, le noyau dur d'Al Qaeda a été transféré au Soudan, sous la protection du régime islamique local.

Le riche saoudien a entrepris de développer là des entreprises agricoles et de construction dont Al Fadl, qui était alors son trésorier payeur, affirme qu'elles n'étaient que des façades pour la préparation d'entreprises terroristes. Les Etats-Unis, explique le Soudanais, devinrent la cible principale dès leur intervention, en 1993 sous pavillon onusien, en Somalie. «Le serpent, c'est l'Amérique, aurait alors dit Ben Laden, selon Al Fadl. Nous devons l'arrêter, il faut couper la tête du serpent.»

Le témoin parle de l'obéissance absolue à laquelle s'engageaient les membres de l'organisation, ce que les défenseurs aiment l'entendre répéter: leur objectif est de faire passer leurs clients pour de purs exécutants aliénés. Al Fadl décrit d'autres actions dont il a été le témoin: l'envoi de volontaires en Tchétchénie, ou la tentative d'Al Qaeda d'acheter de l'uranium pour 1,5 million de dollars. Pourquoi le lieutenant a-t-il trahi? Estimant être trop peu payé, il a subtilisé 110 000 dollars lors de transactions dont il s'occupait. Découvert, et craignant pour sa vie, il aurait choisi de se livrer et de parler. Cette rocambolesque sortie n'est sans doute pas toute la réalité. Car comment expliquer que cet homme, qui était libre, se soit livré à des bienfaiteurs qui l'ont quand même inculpé de participation à des actions terroristes? Il risque, malgré le soin qu'on prend de lui aujourd'hui, 15 ans de réclusion.