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L’horreur à l’hôpital de Benghazi

La vision des mutilés est effrayante, mais les jeunes se félicitent d’avoir mené le combat

L’horreur avait son quartier général: la caserne Fadhil, l’immense périmètre près du centre de Benghazi, où soldats et mercenaires tiraient sur la foule avec toutes les armes possibles et exécutèrent froidement les officiers qui refusèrent de se plier aux ordres. Aujourd’hui, la caserne Fadhil, petite ville dans la ville, a été comme abolie par les insurgés qui l’ont ravagée, détruite, brûlée avec une rage sans pareil, n’épargnant ni les voitures ni les blindés, et surtout pas la villa de Mouammar Kadhafi.

Mais l’horreur possède à présent un autre quartier général: l’hôpital al-Jala, où ont été conduits les morts et les blessés graves de l’insurrection. Des corps en pièces, déchiquetés que le médecin chef de la section chirurgicale, le Dr Abdallah, tient à montrer. Il veut tout montrer. Les grands blessés, dont la vie se manifeste parfois par un rare battement de cils. La morgue, spectacle terrible, au-delà des mots. «J’ai vu tous les grands conflits qui ont traversé la Libye: les violentes émeutes de 1996, le bombardement américain de 1986 sur la ville qui a été très dur. Mais, croyez-moi, je n’ai jamais rien vu de tel. Même les Américains étaient des gens charitables à côté de l’homme de Tripoli. Regardez ce corps, il a été traversé par un projectile antiaérien», explique d’une voix étrangement calme le médecin en découvrant un corps coupé en deux. Puis, il montre les cadavres carbonisés de quinze officiers. «Tous ont été exécutés, les mains menottées dans le dos, d’une balle entre les deux yeux. Ensuite, on les a recouverts d’essence pour les brûler.»

Dans la salle des grands blessés, bien équipée, toutes les infirmières sont Asiatiques, Indiennes ou Ukrainiennes. «Elles sont extraordinaires. Elles travaillent jour et nuit. Mais leurs ambassades ont ordonné leur rapatriement. Et il n’y a personne pour les remplacer. Cela signifie que beaucoup de blessés vont mourir. Déjà, nous manquons de tout, de chirurgiens, de matériel, de médicaments», poursuit le docteur Abdallah. Selon lui, l’hôpital al-Jala a accueilli 243 morts et 125 blessés graves. Les deux autres établissements de la ville, dont l’hôpital central, ont reçu eux aussi des morts et des blessés. Le médecin a enfin ces mots: «Vous n’avez pas besoin d’écrire avec émotion mais simplement ce que vous voyez. Et après, priez pour nous!»

C’est à la caserne Fadhil que les corps des quinze officiers exécutés ont été découverts. Le périmètre du camp est tellement vaste que les gens de Benghazi l’exagèrent encore en disant qu’il a pris le quart de la ville. A l’une des entrées, on voit un portail ravagé par une forte explosion. Sur une porte verte, cette inscription d’un trait de peinture noire, rageur: «C’est la voiture du martyr Mahdi Mohammed Ziou». Une flèche montre un véhicule, qui fut peut-être un taxi, broyé, avec la photo du jeune homme.

C’est lui qui a fait basculer la situation, le 18 février, au profit des insurgés, qui assiégeaient le camp, en précipitant sa voiture bourrée de bonbonnes de gaz contre le portail à un moment où la bataille était encore indécise. «Il fallait qu’il le fasse. Les soldats tiraient sur la foule et des jeunes comme lui mouraient», raconte un directeur de banque, qui a requis l’anonymat. Après, trois tractopelles, sous le feu des soldats, sont parties à l’assaut pour défoncer l’enceinte de la caserne. Le banquier, qui habite un immeuble de la place Christmas Street, où se sont déroulés la plupart des affrontements, a été témoin des quatre jours de batailles qui ont vu Benghazi changer de mains, permettant ensuite à l’insurrection de s’étendre et aujourd’hui de menacer Tripoli.

«Ça a commencé mercredi 16, quand quelques centaines de personnes ont rejoint le cimetière afin de rendre hommage aux victimes d’une précédente révolte. Ils ont été attaqués par des civils avec des casques jaunes, armés de bâtons, de couteaux et de haches. Il y a eu quelques tués parmi les manifestants. Le lendemain, des milliers de personnes ont défilé en portant les morts de la veille. Les soldats et les mercenaires les ont alors mitraillés en rafales, dont on peut voir les traces sur mon immeuble», témoigne-t-il. «Ce fut trois jours d’enfer. Heureusement, le vendredi, la population a été rejointe par une partie de l’armée», poursuit le banquier.

Dans un petit café du centre-ville, un des rares commerces ouverts, Nasser, la trentaine, qui a participé aux affrontements, raconte «l’inventivité» des jeunes manifestants. «Ils prenaient du TNT que l’on utilise pour la pêche. Ils le versaient ensuite dans des boîtes de soda. Ils y mettaient le feu avec un briquet et les propulsaient vers les soldats en utilisant les fusées dont nous nous servons pour chasser le poisson.»

A présent, la caserne Fadhil offre la même image que les palais de Saddam Hussein dévastés par la population irakienne après la chute du raïs. On vient la visiter en famille. On y entre en voiture et on va d’enceinte en enceinte jusqu’à la villa de Kadhafi, qui occupe le cœur du périmètre. Les pères font grimper leurs enfants sur les chars détruits pour les prendre en photo. Une femme, recouverte d’un voile noir, écrit à la peinture sur un mur de ne pas oublier de prier pour les martyrs.

Les rumeurs, néanmoins, continuent de courir d’un bout à l’autre du camp. L’une prétend que des prisonniers se trouvent encore dans des galeries secrètes et un tractopelle, entouré par la foule, s’emploie à creuser le sol pour les trouver. «Les galeries secrètes, il y en a certainement, sinon comment les soldats auraient-ils pu s’enfuir du camp quand celui-ci est tombé?» souligne le banquier. Mohammed, qui travaille dans une agence de voyages, s’exclame: «Regardez aussi comme tous ces jeunes sont heureux. C’est à eux que nous devons d’être libres. Et cette liberté, ils ne nous l’ont pas apportée avec des armes mais avec leur cœur. La Libye nouvelle leur appartient.»

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