C'est un débat de plus en plus vif au sein du monde humanitaire: faut-il dénoncer les crimes constatés sur le terrain au risque d'être instrumentalisé politiquement ou préserver sa neutralité - qui se traduit le plus souvent par le silence - au nom de l'efficacité pour venir en aide aux victimes. Médecins sans frontières (MSF) Suisse organisait jeudi un débat sur les agendas de plus en plus conflictuels des acteurs humanitaires et des défenseurs des droits de l'homme.

Rony Brauman, ancien président de l'organisation et actuel directeur de la fondation de MSF à Paris, prône depuis longtemps une conception restrictive de l'humanitaire, tout comme le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), qui est aux antipodes de l'interventionnisme au nom des droits de l'homme de l'actuel ministre français des Affaires étrangères Bernard Kouchner. «Au départ, la sensibilité des humanitaires et des défenseurs des droits de l'homme est la même, explique Rony Brauman de passage à Genève. Tous défendent l'esprit des Lumières, la solidarité. Mais dans la pratique, leur logique d'action diffère.»

Un exemple? Lorsqu'il rencontre un chef de guerre, l'humanitaire veut trouver un compromis lui assurant une protection pour agir auprès des victimes, alors que le défenseur des droits de l'homme cherche à constituer un dossier qui sera, le cas échéant, utilisé par une Cour pénale internationale. «Ce sont deux approches différentes, et c'est très bien ainsi», estime Rony Brauman. Le problème est que les organisations de défense de droits de l'homme, comme Amnesty International ou Human Rights Watch sont entrées dans une logique de plus en plus interventionniste, et donc de plus en plus sujettes à instrumentalisation par des Etats, Etats-Unis et France en tête, comme le démontre le cas du Darfour.

A titre exceptionnel

Une organisation humanitaire ne doit intervenir politiquement, en dénonçant une crise - comme l'a fait hier le CICR avec les territoires palestiniens (lire ci-dessus) - qu'à titre exceptionnel et dans des circonstances bien définies. Ces dernières années, MSF l'a fait dans trois cas: le tsunami de 2004, le Niger et le Darfour. Dans ce dernier cas, il s'agissait de prendre position pour éviter d'être l'otage de la rhétorique du gouvernement soudanais qui minimisait la crise et des défenseurs des droits de l'homme qui parlaient à tort d'un génocide, explique Rony Brauman.

Pourquoi MSF ne prend-elle pas plus fermement position pour dénoncer la crise en Somalie? «C'est un débat. A mon avis ce serait stupide et contradictoire. Stupide car personne ne veut de toute façon prendre le risque d'intervenir. Et contradictoire car MSF a dénoncé la dernière intervention américano-onusienne, en 1992, qui s'est soldée par un fiasco.»