Nations unies En lice pour succéder à l’actuel secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, en 2016, la directrice générale de l’Unesco, Irina Bokova, revient sur les chantiers de son organisation et sur son projet de «zones culturelles protégées» en Syrie et en Irak

Cette proposition, discutée avec le CICR, pourrait concerner Genève et la Suisse

Le temps presse, Irina Bokova le sait. Chaque semaine, autour de la grande table ovale en bois clair de son bureau parisien, place de Fontenoy, la directrice générale de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) réunit une task force d’experts pour faire le point sur les crimes culturels perpétrés en Syrie et en Irak par les forces en présence. Interpol, l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime organisé, mais aussi les plus grands musées internationaux sont mis à contribution. A 62 ans, l’ancienne ministre bulgare des Affaires étrangères (1996-1997) entend bien contredire, par son action, ceux qui lui reprochent sa proximité passée avec le régime communiste et son profil de diplomate prudente.

Le Temps: Quelles sont les dernières nouvelles des fronts syrien et irakien? Votre organisation peut-elle dresser un tableau des déprédations dans l’antique cité de Palmyre, depuis sa conquête par les extrémistes de l’Etat islamique (Daech)?

Irina Bokova: Les nouvelles ne sont pas bonnes. Elles sont même très inquiétantes. Nous n’avons pas d’informations précises au jour le jour sur les destructions et les fouilles archéologiques illicites, mais nous savons que les djihadistes ont répété dans plusieurs messages leur intention de détruire toute trace d’«idolâtrie» à Palmyre. Nous disposons aussi de vues aériennes qui montrent clairement des préparatifs de fouilles, sans doute pour le compte de trafiquants d’antiquités avec lesquels Daech est en relation. Ce qui se passe à Palmyre, l’un des sites majeurs du patrimoine mondial au Proche-Orient, prouve que l’inaction n’est plus tenable. L’Unesco s’est battue pour que le Conseil de sécurité adopte, le 12 février, la résolution 2199 qui interdit le commerce des biens culturels en provenance de Syrie et d’Irak. J’ai convoqué le 1er avril une réunion ici, à Paris, avec tous les responsables de l’ONU et d’Interpol chargés de lutter contre les trafics. Il ne faut pas seulement renforcer l’observation des sites menacés. Il faut aussi surveiller les flux d’argent, intensifier les contrôles douaniers, sensibiliser l’opinion pour que des «lanceurs d’alerte», dans les salles des ventes, ou même sur le terrain, donnent des informations de première main. Tous les opérateurs du marché de l’art sont concernés.

– Cette sensibilisation à grande échelle porte-t-elle ses fruits?

– Notre task force travaille sans relâche. L’ICOM, la coordination mondiale des plus grands musées mondiaux, vient de publier une nouvelle «liste rouge» d’antiquités disparues, en provenance des sites archéologiques syriens et irakiens. Nous savons aussi que dans le cas de l’Afghanistan, notre travail auprès des douanes a payé: rien qu’à l’aéroport londonien de Heathrow, 3,5 tonnes d’objets antiques en provenance de ce pays ont été récupérées et restituées. Les jours qui viennent seront très importants, car la session annuelle du patrimoine mondial va s’ouvrir le 29 juin à Bonn. Je veux que cette réunion accouche d’une grande coalition mondiale de protection des biens culturels, dont la colonne vertébrale doit être cette résolution 2199, sous le chapitre VII de l’ONU, celui des actions à mener en cas de menace contre la paix.

– Parler de chapitre VII, c’est envisager une intervention onusienne au secours de ces zones culturelles menacées?

– Mon opinion est connue: l’humanité a besoin de zones culturelles protégées. Faute de pouvoir intervenir militairement, nous devons travailler pour des périmètres neutres, d’où aucun objet ne pourrait sortir. J’ai soumis cette idée au secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, très actif et très impliqué. Je l’ai aussi évoquée, à Genève, avec le directeur général du Comité international de la Croix-Rouge, Yves Daccord. Je pense que Genève, capitale du droit international humanitaire, serait un très bon endroit pour discuter de cela. La Suisse, avec sa neutralité et son savoir-faire en termes de médiation, peut aider grandement. Nous réfléchissons, avec le CICR, à la possibilité d’un accord-cadre. Nous sommes aussi en contact avec une autre organisation helvétique, l’Appel de Genève. Objectif: faire de la protection du patrimoine un enjeu sécuritaire.

– Le gouvernement syrien tire le signal d’alarme sur les destructions des sites antiques. Travaillez-vous avec les autorités de Damas, sous le coup de sanctions internationales?

– Nous n’avons pas de relations suivies avec le gouvernement syrien, mais nous connaissons bien les personnalités du monde culturel. Nous sommes aussi en contact avec les maires des villes où ont lieu les combats, et avec certains groupes d’opposants. Nous avons négocié à Bosra, en Syrie, un accord entre les parties pour éviter les affrontements dans les sites emblématiques. C’est un premier pas. Nous avons aussi obtenu un accord à Alep, après l’incendie du souk. Là, les belligérants se sont engagés à ne pas cibler la prestigieuse mosquée des Omeyyades. Notre effort, cela dit, ne doit pas se limiter aux monuments. Dans cette guerre, le patrimoine immatériel est aussi ciblé. Je me suis rendue deux fois en Irak cette année. Là-bas, l’élimination des Yézidis et des Assyriens est une atteinte à l’essence historique du pays. Nous n’avons pas parlé que des objets disparus. Nous avons aussi parlé de cette part de leur société qui est menacée de disparition. Le patrimoine, matériel et immatériel, est le creuset de l’âme des peuples. Il est un facteur de résilience et, après les hostilités, il redeviendra un ciment pour une possible réconciliation. C’est pour cela qu’il est si important de se battre pour le protéger.

– Vous dirigez l’Unesco depuis 2009. Vous avez été réélue en 2013, malgré un conflit persistant avec les Etats-Unis sur son financement. Vous êtes Bulgare, représentante du groupe de pays est-européens à qui devrait revenir, en 2016, le poste de secrétaire général de l’ONU, pour lequel votre pays a déposé votre candidature…

– Je suis candidate. Le processus de consultation a commencé en vue de cette échéance. En ce qui me concerne, c’est clair: ma campagne, c’est l’Unesco, dont la mission recoupe tous les grands enjeux actuels. Mais pour le moment, mon souci principal est de soutenir les efforts du secrétaire général Ban Ki-moon sur tous les dossiers. Quant aux Etats-Unis, le problème de leur financement est une conséquence de leur législation. Deux lois doivent être changées et cela ne peut pas être fait pour le moment. En revanche, les relations politiques entre Washington et l’Unesco sont excellentes. Plusieurs responsables américains de haut niveau ont participé aux travaux sur la protection du patrimoine que nous venons d’évoquer. Nous avons des chaires universitaires de l’Unesco dans ce pays. Nous sommes très soutenus.

– Est-il temps pour l’ONU d’être dirigée par une femme?

– La question mérite d’être posée. C’est pour moi un grand, un vrai débat. Il ne s’agit pas de prétendre que les femmes sont meilleures que les hommes. Il s’agit juste de reconnaître que les femmes, comme les hommes, peuvent gérer de grandes organisations internationales. Il faut bien comprendre que notre organisation est très impliquée dans l’éducation, y compris la question de la radicalisation des jeunes et Internet, sujet auquel nous allons consacrer une conférence le 16 juin. Nous avons aussi accueilli une exposition sur les océans, et un sommet sur le rôle des entreprises dans le changement climatique, en vue de la conférence Cop 21 de décembre prochain à Paris. Une nouvelle réunion aura lieu en juillet et j’y serai, pour répéter aux dirigeants présents qu’ils n’ont plus d’excuses pour ne pas avancer.

«Ma campagne [pour la tête des Nations unies], c’est l’Unesco, dont la mission recoupe tous les grands enjeux actuels»

«L’humanité a besoin de zones

culturelles protégées»