L’hyper-campagne du président Erdogan

Turquie Malgré son devoir d’impartialité, le chef de l’Etat s’est jeté dans la bataille des législatives

> Le scrutin se tient dimanche

Certes, son visage n’apparaît pas sur les affiches électorales qui tapissent les rues du pays. Seul le rouge du drapeau turc flotte sur la scène et dans les mains des foules venues l’écouter à Sivas, Bingöl, Mersin, Iskenderun, Hatay, Kars, Erzurum ou Igdir – pour ne citer que ses voyages de la semaine en cours. Mais depuis plus d’un mois et à deux jours des élections législatives, Recep Tayyip Erdogan est partout, sur tous les écrans, à chaque heure.

En août 2014, il est devenu le premier président de la République de Turquie élu au suffrage universel. Il a confié le fauteuil de premier ministre – qui était le sien pendant onze ans – à son ancien ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, auquel il a aussi remis les clés du Parti de la justice et du développement (AKP). Recep Tayyip Erdogan n’est donc plus chef ni membre du parti qu’il a fondé en 2001 et la Constitution l’oblige à «accomplir son devoir avec impartialité». Pourtant, le président est en campagne. Mieux, il mène la campagne.

Une campagne qui ne dit pas son nom. Ici, il s’agit «d’inaugurer 626 investissements» pour la ville d’Izmir, quelques heures après avoir «ouvert» une école professionnelle à Istanbul. Un autre jour, il s’envole pour Mardin afin d’y «célébrer l’achèvement de 31 ouvrages et services». Chaque déplacement est l’occasion de «s’adresser au peuple», selon sa formule fétiche.

La presse d’opposition s’amuse de ces «infrastructures qui n’en finissent pas d’être inaugurées». Elle signale, photos à l’appui, telle usine de recyclage dont on coupe le ruban pour la cinquième fois, ou telle installation de séchage de maïs, «inaugurée par le président par téléconférence» alors que le maïs y sèche depuis quatre ans déjà.

Quant aux médias pro-Erdogan, l’ubiquité présidentielle semble parfois les étourdir. Ainsi de TRT Haber, chaîne info du groupe public TRT, qui retransmettait le 26 mai l’ouverture (bien réelle) de l’aéroport de Yüksekova. «Le président Erdogan et le premier ministre Erdogan inaugurent l’aéroport», pouvait-on lire sous les images du président au côté du chef du gouvernement Ahmet Davutoglu, inaudible dans cette campagne, invisible ce jour-là.

Partial, partisan? Le président joue sur les mots. «Vous ne voyez ici aucun drapeau d’aucun parti […] mais bien sûr, je porte un parti dans mon cœur», ironise-t-il sur scène. S’il ne prononce jamais les trois lettres «de son cœur», il ne se gêne pas pour railler, rudement et nommément, les leaders de l’opposition, y compris sur leur manque présumé de piété. Mardi, le chef de l’Etat est allé jusqu’à entonner la première partie d’un slogan: «Eux (l’opposition), ils parlent…» Auquel la foule en liesse s’est empressée de répondre: «… l’AKP, lui, agit!»

L’opposition crie au scandale. Elle accuse Recep Tayyip Erdogan non seulement de mener campagne, mais de le faire aux frais de l’Etat. Le Parti démocratique des peuples (HDP) a demandé au Haut Conseil électoral «d’émettre un avertissement» au président afin qu’il cesse de «se comporter comme le chef du parti au pouvoir». Le Parti républicain du peuple (CHP) l’a imité. Requêtes refusées. Du reste, l’intéressé ne s’est pas privé de répondre: «Avec quel argent je m’exprime en public? Mais avec l’argent de l’Etat, c’est mon droit en tant que président élu avec 52% des voix!»

Si le président s’investit tant dans cette campagne, «c’est qu’Erdogan pense à raison que son charisme est beaucoup plus précieux que le charisme du premier ministre», analyse le politologue Seyfettin Gürsel. C’est aussi que «ces élections sont trop importantes pour être confiées au seul Davutoglu», renchérit Murat Yetkin, rédacteur en chef du quotidien Hürriyet Daily News .

La majorité absolue des voix ne suffirait pas à Recep Tayyip Erdogan. Elle sonnerait même comme une défaite aux yeux de celui qui se rêve en président puissant, doté de pouvoirs réels que l’actuel régime parlementaire lui refuse. «Son idéal, ainsi qu’il l’a lui-même décrit, est de diriger le pays «comme le PDG d’une société anonyme». C’est-à-dire comme un dirigeant qui rend des comptes au moment des élections mais qui, jusqu’aux élections, n’a pas de contre-pouvoirs», résume le politologue Ahmet Insel.

Tous les partis d’opposition rejettent cette ambition. Recep Tayyip Erdogan doit donc compter sur une large majorité AKP au nouveau parlement pour que «son» parti vote une nouvelle Constitution ou, à défaut, pour soumettre le texte au référendum. «Erdogan s’est jeté dans la campagne, constate Murat Yetkin. Il veut que la victoire soit sienne. Mais en cas de défaite, elle sera aussi la sienne.»

L’opposition accuse Erdogan non seulement de mener campagne, mais de le faire aux frais de l’Etat