Les femmes font Le Temps 

Au Liban, les femmes sont les vecteurs de la réconciliation

Cheffe de la division de la mobilisation des ressources au Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Genève, Carla Haddad Mardini s’est récemment rendue au Liban. Un retour aux sources, elle qui a grandi au Liban pendant la guerre civile et alors que le pays reste une caisse de résonance aux conflits et tensions des Etats voisins

Cet article fait partie de l'édition spéciale «Les femmes font Le Temps», écrite par une cinquantaine de femmes remarquables, et publiée lundi 6 mars 2017.


Souffle coupé, nos regards s’arrêtent sur les façades des immeubles criblées de balles et éventrées par des centaines d’obus et de mortiers, les vitres cassées, des fils électriques à perte de vue confirment la sensation de chaos et de désolation. Nous sommes à Tripoli, dans le nord du Liban, la seconde ville du pays. Les quartiers de Jabal Mohsen et de Bab al Tabbaneh, dans la banlieue urbanisée de Tripoli, sont caractérisés par des tensions entre deux communautés, l’une alaouite, la minorité chiite à laquelle appartient le président syrien Bachar el-Assad, et l’autre sunnite, qui soutient l’opposition dans la Syrie voisine. Ces tensions ont souvent dégénéré en violence armée pendant la guerre civile libanaise et plus récemment en épisodes meurtriers pendant le conflit syrien. La rue de Syrie sert de ligne de démarcation entre les deux communautés.

Le but de la visite est de rencontrer un groupe de femmes alaouites et sunnites qui ont réussi l’impossible. Calmer les antagonismes et l’animosité historique entre les deux communautés. Apaiser les esprits et construire des ponts. Semer peut-être les germes de la réconciliation. En utilisant un vecteur puissant: la cuisine.

Un lieu miraculeusement épargné

Nous entrons dans un bâtiment en bon état comme s’il avait été miraculeusement épargné par la violence. Une jeune femme libanaise nous reçoit. Elle travaille pour une ONG locale soutenue par le Comité international de la Croix-Rouge et dirige un projet simple: offrir un espace neutre et protégé ainsi que les conditions matérielles pour que les femmes des deux communautés puissent se retrouver, cuisiner et échanger.

Arrivées dans l’espace de la cuisine, les odeurs des petits plats libanais confectionnés avec le plus grand soin nous donnent l’eau à la bouche. Six femmes préparent des sandwichs de poulet avec des épices. L’hygiène est impeccable. Elles mettent du cœur à la tâche. La cuisine de ces femmes a eu tellement de succès qu’elles ont pu agrandir l’affaire en acceptant au fur et à mesure des commandes plus importantes. Le jour de notre visite, elles s’activent sur une commande de plusieurs centaines de sandwichs pour un orphelinat dans un village voisin.

Indépendance financière

Les femmes nous expliquent qu’elles ont été formées à la cuisine, et qu’elles ont acquis des compétences qui leur donnent désormais une indépendance financière. Elles sont fières de pouvoir subvenir aux besoins de leurs familles. Mère de famille de 51 ans, Wafa Hazouri était tombée en dépression, quand les affrontements faisaient rage dans son quartier. Son mari, chauffeur de taxi, ne pouvait presque plus travailler. Leur seule source de revenu était sur le point de se tarir. «Travailler dans cette cuisine ne permet pas seulement de payer les factures mais cela m’a sorti de l’isolement et de la dépression. Mes enfants sont tellement heureux pour moi», dit-elle.

Le bâtiment se trouve sur la ligne de front et possède deux entrées. Une de chaque côté qui permet aux femmes de s’y rendre en toute sécurité. On nous explique que depuis que ce projet existe, lorsque les combats reprennent, ce bâtiment est épargné. Les combattants respectent ce lieu neutre qui par sa fonction s’est affranchi des tensions historiques.

Investissement modeste

Jabal Mohsen et Bab al-Tabbaneh sont deux quartiers de banlieue qui ont été systématiquement oubliés par l’effort de développement. Même après la guerre civile. Les communautés qui y habitent n’ont pas réussi à s’affranchir du cercle vicieux de la pauvreté, de la violence et de l’absence d’opportunités.

Le projet de cuisines de Jabal Mohsen et Bab al Tabbaneh offre peut-être une piste intéressante pour construire une économie durable dans des quartiers défavorisés. Les ingrédients du succès? Un investissement modeste, un concept fédérateur qui dépasse les clivages et qui mobilise des talents. En partant, une des femmes nous confie: «en faisant ce travail, j’ai retrouvé ma dignité». Belle leçon de résilience pour les générations futures.

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