Ecoles et universités fermées; ambiance lourde de craintes, de deuil, ainsi que de menaces de représailles; et portes ouvertes à toutes les spéculations: le Liban, vendredi, tentait de faire face à tout cela, au lendemain de l’attentat le plus meurtrier qu’il ait subi depuis la fin de la guerre civile, dans les années 90. Trois kamikazes à l’oeuvre (dont deux sont parvenus à leurs fins) dans la banlieue du sud de Beyrouth, Bourj el-Brajneh, le fief du mouvement chiite Hezbollah. Ils ont tué au moins 44 personnes, selon le dernier bilan, encore provisoire. Revendiqué par l’organisation Etat islamique (Daech), le double attentat ne laisse pas de place au doute: la guerre syrienne a fait pour de bon irruption au Liban, alors même que, ce samedi, de nouvelles discussions doivent se tenir à Vienne pour tenter, précisément, d’avancer sur le chemin d’une possible résolution diplomatique de ce conflit.

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Les deux événements sont-ils liés? C’est ce que prétendait, faute de mieux, la rumeur beyrouthine. Menées par Moscou, en parallèle aux bombardements de l’aviation russe depuis un mois et demi, les discussions de Vienne doivent désormais aborder un point crucial: quels acteurs du conflit syrien méritent-ils de figurer dans les prochaines étapes du plan dessiné par la Russie (lire ci dessous)?

C’est dans ce contexte que la question du Hezbollah sera centrale dans la capitale autrichienne: le parti libanais, (qui participe aux combats en Syrie depuis 2013 aux côtés de l’armée de Bachar el-Assad, de l’Iran, et désormais de la Russie) doit-il être considéré comme un mouvement «terroriste»? C’est ce que prônera la délégation de l’Arabie saoudite. Et pour cause: en face, Moscou et ses alliés entendent «disqualifier» la majeure partie des opposants au régime syrien, et surtout ceux que soutient Riyad, en les désignant justement comme des «terroristes». Une façon non seulement de les tenir à l’écart des futures discussions, mais aussi de les proclamer comme des cibles légitimes de l’aviation russe.

Paradoxalement, aussi bien Daech que le Hezbollah sont aujourd’hui violemment bousculés par l’entrée en force de la Russie en Syrie. Les djihadistes de l’Etat islamique, pris pour cible par les avions Soukhoï, peuvent craindre que le déluge de feu russe redonne l’initiative à l’armée syrienne. Mais de l’autre côté du front, cette accélération des combats n’a pas laissé d’autre choix au Hezbollah que de s’engager encore davantage dans le conflit syrien. Il y a quelques mois, on disait la milice chiite décidée à «revenir» dans un Liban plus divisé que jamais à cause de la proximité de la guerre syrienne. Le voilà au contraire prêt à fournir ses fantassins, en tant que force d’appoint de l’aviation russe, aux côtés de l’armée syrienne, des troupes d’élite iraniennes et d’autres combattants chiites étrangers. «Le Hezbollah sert à accomplir ce que la Russie ne peut pas faire elle-même, c’est-à-dire à assurer la présence de bottes sur le terrain», affirmait récemment l’analyste russe Sergueï Strokan.

La menace qui pèse désormais sur les djihadistes de Daeach s’est manifestée vendredi avec la défaite qu’ils ont subie à la frontière entre la Syrie et l’Irak, autour d’un village nommé al-Hol, qui sert de passage obligé vers Raqqa, la capitale de leur «califat». Ici, ce sont d’autres adversaires qui sont entrés en jeu: les combattants kurdes et leurs alliés américains. Un développement qui, lui non plus, n’est sans doute pas étranger au processus en cours, tant il s’agit de montrer ses muscles avant d’éventuelles négociations.

Et l’Etat islamique assiégé, quels «muscles» peut-il montrer? La double explosion à Beyrouth est certainement à mettre en relation avec l’explosion de l’avion charter russe, il y a quinze jours, au-dessus du Sinaï égyptien. Dans les deux cas, il s’agit pour Daech de porter la guerre hors de son foyer principal, en comptant sur ses groupes affiliés locaux. Ici, contre le nouvel ennemi russe; là contre «les apostats» chiites du Liban.

De fait, ce n’est pas la première fois que l’Etat islamique s’en prend au Hezbollah chez lui, dans ses quartiers populaires. Une série d’attentats ont eu lieu à Beyrouth entre 2012 et 2014, y compris contre l’ambassade iranienne au Liban. Mais jamais encore ces attaques n’avaient été aussi meurtrières et, surtout, l’accalmie qui a régné au Liban durant plus d’une année faisait penser à une sorte d’accord, au moins tacite, obtenu par les «parrains «internationaux qui veillent sur le sort du pays».

Cet accord pourrait avoir volé en morceaux dans la double explosion de la banlieue de Bourj el-Brajneh. Si l’un des auteurs des attentats était Syrien, les deux autres étaient, semblent affirmer des sources policières libanaises, des Palestiniens provenant d’un camp de réfugiés du Liban. Des appels au calme ont été lancés de la part du Hezbollah et de son partenaire chiite Amal, pour éviter toute volonté de représailles. Pour arrêter un éventuel engrenage qui, au Liban, pourrait amener au pire.