Au Liban, les soldats qui rompent leur devoir de réserve risquent la prison. «En tant que militaires, nous n’avons pas le droit d’ouvrir la bouche, même chez le dentiste», s’amuse Ahmad. Membre des forces spéciales, il a pourtant accepté de franchir cette ligne rouge. «Je n’ai plus peur de parler», lâche-t-il, soucieux d’alerter sur la situation. Comme tous les Libanais, ses frères d’armes sombrent dans la misère. Ce lundi, un vétéran de l’armée s’est immolé par le feu, sur fond de crise sociale et économique: 78% de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté. Dans un pays miné par les fractures communautaires et menacé par le règne des milices, notamment par le Hezbollah allié de l’Iran, l’armée représentait un dernier filet de sécurité. Son érosion met en péril un équilibre régional déjà fragile.

Ahmad donne rendez-vous devant un hangar défraîchi, le long d’une route de montagne. A l’intérieur, une dizaine de jeunes rivés à leur console alimentée par une vieille batterie de voiture. Dans ce village, l’électricité publique n’arrive plus que deux heures par jour. Cela fait une semaine qu’Ahmad a ouvert ce qu’il appelle fièrement «mon café». Un boui-boui qui lui rend l’espoir de joindre les deux bouts.

Depuis l’effondrement de la livre libanaise qui a perdu plus de 90% de sa valeur depuis 2019, son revenu de militaire ne lui permet plus de faire vivre sa famille. Il est déjà père d’un petit garçon, sa femme est enceinte de six mois. «Il y a deux ans, je gagnais l’équivalent de 1200 dollars par mois. Aujourd’hui, mon salaire en vaut 80. Ça ne me permet même pas de chauffer la maison.» Récemment, Ahmad s’est aussi lancé dans le commerce de voitures. «J’arrive à gagner 100 à 200 dollars par mois. De quoi survivre, soupire-t-il. Avant la crise, les militaires n’avaient pas le droit d’occuper un autre emploi.» Mais face à la misère qui frappe ses rangs, la hiérarchie encourage désormais ses hommes à trouver un second travail, faute de pouvoir revaloriser leurs salaires. Certains ont ouvert un commerce. D’autres sont chauffeurs de taxi ou livreurs à scooter.

Et le nombre de jours de mobilisation a drastiquement diminué: Ahmad ne travaille plus qu’un ou deux jours par semaine. A cet aménagement des horaires s’ajoutent les désertions, l’absentéisme, et un moral des troupes en chute libre. Ahmad s’affale en soupirant lorsque sa femme amène le repas à table. Au menu: des petits poissons frits qu’il a lui-même pêchés, accompagnés de quelques morceaux de pain. Plus question de ramener de la viande à la maison. «Je suis devenu militaire parce que j’aimais l’armée. Je voulais défendre mon pays. Mais la situation est devenue intenable. La meilleure solution maintenant, c’est de quitter le Liban.»

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L’ombre d’une guerre civile

Une patrie à laquelle il a sacrifié sa santé. En retroussant ses manches, Ahmad dévoile avec orgueil ses cicatrices et les éclats de balles toujours sous sa peau, stigmates de la guerre contre les djihadistes de Daech. Sous antidépresseurs, le soldat qui souffre d’un syndrome post-traumatique a été privé de son traitement pendant plusieurs mois cet été: l’Etat libanais en faillite n’a plus la capacité d’importer ses médicaments. Pour s’approvisionner, l’armée compte désormais uniquement sur l’aide humanitaire. «Je me sens humilié», lâche Ahmad. Sur les 1500 hommes que comptait son unité, 400 ont fait défection en deux ans. «Ils disaient qu’ils partaient à l’étranger pour le week-end. Ils ne sont jamais revenus», sourit-il. Selon plusieurs sources militaires, 3000 soldats et plus d’une dizaine d’officiers supérieurs auraient déserté ces derniers mois, sur un effectif total de 65 000 hommes. En faisant défection, beaucoup revendent leurs équipements sur le marché noir. «Près de 10% des mitrailleuses qui passent entre mes mains proviennent de l’armée libanaise», affirme un marchand d’armes illégales du sud du pays.

Pour endiguer les vagues de désertions, l’institution a, depuis le mois d’août, confisqué les passeports de ses employés. Une décision qui entrave les rêves d’exil d’Ahmad, même s’il comprend la nécessité d’une telle mesure: «Si tous les militaires s’en vont, c’est l’effondrement. Les milices de partis politiques prendront le contrôle, et chacun rejoindra son camp. Les chiites défendront les chiites. Les sunnites, les chrétiens et les Druzes feront pareil. Ce sera la guerre civile.»

L’armée, considérée comme le dernier rempart contre le chaos

«Nous sommes encore très loin de ce scénario», tempère un responsable dans l’armée. Ce porte-parole de l’armée se veut rassurant, conscient du fait que la plupart de ses concitoyens la considèrent comme le dernier rempart contre le chaos. Selon lui, la crise n’a pas encore affecté ses missions régaliennes, même si leur portée a été réduite. «Dans les quartiers sud de Beyrouth, nous avons supprimé plusieurs checkpoints au profit d’une plateforme centralisée. Mais ce redéploiement n’entrave en rien notre capacité d’intervention», affirme le responsable. Dans un pays rongé par le sectarisme et la corruption, cette institution où se côtoient les 18 communautés composant le Liban apparaît comme l’ultime garante d’une coexistence fragile. «L’armée reste puissante, et les forces qui veulent nous diviser ne font que renforcer notre unité. Bien sûr, il y a quelques soldats qui suivent encore les vieux leaders, mais la plupart d’entre nous haïssent les hommes politiques», assure le gradé.

Profitant de la détresse économique des soldats, les milices parviennent pourtant à recruter dans leurs rangs. C’est le cas de Rami. Ancien militaire, il a plongé dans l’illégalité, désespéré de ne plus pouvoir nourrir sa femme et ses six enfants. Avant la crise, l’armée était l’employeur idéal pour nombre de jeunes non qualifiés. Le salaire, deux fois supérieur au revenu minimum, et les avantages (couverture médicale et des frais de scolarité pour les proches) attiraient les hommes des régions déshéritées comme Rami. Originaire d’un village frontalier de la Syrie, il ne lui reste que la contrebande. Les yeux rivés au sol, ce père raconte son quotidien de trafiquant: «Je suis sunnite, et donc fondamentalement opposé au Hezbollah [allié chiite de Bachar el-Assad, ndlr]. Mais avec le laissez-passer qu’ils me donnent, je peux me rendre à la frontière sans avoir de problèmes avec le régime syrien», révèle-t-il. Pour quelques dollars, il convoie de l’essence, de la farine ou encore du miel. Une tâche d’autant plus aisée que cet ancien soldat connaît parfaitement les routes et ceux qui les surveillent.

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L’intérêt des Occidentaux

Pour la communauté internationale, l’armée apparaît comme le dernier partenaire viable et son chef, Joseph Aoun, comme l’un des seuls interlocuteurs dignes de confiance. Ce général multiplie les appels à ses alliés étrangers pour maintenir les troupes à flot. Il trouve un certain écho dans les chancelleries occidentales. «Nous devons accroître notre soutien aux forces armées. Elles ne peuvent pas tout, mais sans elles le Liban sombre», confie un diplomate en poste à Beyrouth. Des cargaisons de médicaments aux rations de nourriture, les livraisons humanitaires de Prague, Paris ou encore Doha se multiplient. L’aide financière américaine, elle, maintient l’armée sous perfusion: 187 millions de dollars de soutien logistique cette année, auxquels devraient s’ajouter 67 millions de dollars, après validation du Congrès. «On espère pouvoir bientôt revaloriser les salaires», explique encore le responsable dans l’armée qui rêve d’une augmentation de 100 dollars par mois pour chaque soldat.

Pour Washington, le jeu en vaut la chandelle. «Ce n’est plus seulement une question humanitaire, mais un enjeu géostratégique», commente le diplomate. Aucun chiffre officiel ne recense le nombre de combattants dont dispose le Hezbollah, mais plusieurs experts évoquent au moins 30 000 hommes entraînés. Hassan Nasrallah, le chef du «Parti de Dieu», le Hezbollah, lui, en revendique 100 000.

Face à cet Etat dans l’Etat qui contrôle de larges portions du territoire libanais, les Occidentaux, comme les pays du Golfe, n’ont aucune raison de couper les vivres. L’aggravation de ce délabrement de l’armée marquerait une nouvelle étape, irréversible, dans l’effondrement du Liban. Une crainte qui hante de nombreux Libanais, trente ans après la fin de la guerre civile.

*Article modifié le 16 décembre 2021 à 9 heures pour protéger l'identité d'une personne interrogée