Le Temps: Après le discours du leader du Hezbollah, Cheikh Hassan Nasrallah, l'opposition et les prosyriens vous semblent-ils plus proches d'un compromis sur les points de désaccord qui les opposent?

Samir Kassir: Non, car sur la question du retrait des troupes syriennes du Liban, Nasrallah a repris à son compte les déclarations du Conseil libano-syrien de lundi, or celles-ci ont rendu encore plus flous les propos du président syrien à ce sujet, samedi, qui n'a pas fixé de calendrier pour ce retrait.

– L'hommage appuyé à la Syrie et à son rôle au Liban ne revient-il pas de facto à prendre acte du départ à terme des troupes syriennes?

– On pourrait avoir cette lecture si Nasrallah n'avait pas appuyé l'imprécision de ce retrait. Je dirais même qu'il les a couvertes.

– Sur le fond, il a tout de même invité au dialogue…

– Oui, mais à ses conditions. Il a même tenu des propos à la tonalité menaçante envers l'opposition, selon lesquels celle-ci ne serait pas démocratique. C'est une faute très grave.

– Qu'est-ce qui est négociable pour vous et qu'est-ce qui ne l'est pas?

– L'opposition n'est pas contre la formation d'un gouvernement d'union nationale, mais elle réclame que celui-ci soit mis en place après les élections (ndlr: législatives, formellement prévues au printemps). En revanche, la démission des chefs des services de renseignement n'est pas négociable, car ce sont eux qui exercent le vrai pouvoir dans ce pays. Aucun gouvernement n'aura la moindre autorité tant qu'ils seront en place. Reste enfin la question des armes du Hezbollah. Je pense à ce titre que la manifestation d'hier visait explicitement pour le mouvement à se positionner en vue de futures négociations sur ce thème.

– Précisément, que faire de la branche militaire du Hezbollah?

– La résolution 1559 est explicite à ce sujet, et il est hors de question pour le Liban de ne pas se mettre en conformité avec une résolution de l'ONU (ndlr: qui exige aussi le désarmement des milices dans le pays). Ce désarmement doit être pacifique et un consensus doit être trouvé à ce sujet. Le problème est que je ne suis pas sûr que le Hezbollah soit très désireux de désarmer.

– Peut-on imaginer un mécanisme d'intégration dans l'armée libanaise?

– A ce jour, Cheikh Nasrallah en a toujours rejeté l'idée.

– En décidant cette démonstration de force, le Hezbollah prend de facto la tête du camp prosyrien. N'est-ce pas un pari risqué dans la mesure où cela l'oblige à contrôler les radicaux de ce camp?

– Tout d'abord, j'aimerais nuancer l'impression d'une démonstration de force, même si la capacité de mobilisation du Hezbollah est connue. Il s'agissait en fait bien plus d'une manifestation libano-syrienne, dans la mesure où parmi les manifestants, certains ont reconnu venir de Syrie. Pour répondre à votre question, oui, c'est en effet un risque majeur en cas de troubles, et à cet égard, je pense que le Hezbollah s'est fait piégé par Damas.

«Considérations sur le malheur arabe», Samir Kassir, Acte Sud, 2004.