C'est sans doute l'une des décisions les plus controversées qu'ait prises le Tribunal constitutionnel espagnol en vingt ans d'existence. L'une des plus inattendues aussi: tard mardi soir, il a en effet autorisé la libération de la direction d'Herri Batasuna – HB, la coalition basque indépendantiste considérée comme le «bras armé» de l'ETA, dont les responsables ont été incarcérés en décembre 1997.

A l'aune des transformations qu'a vécues le Pays basque au cours de cette période, ces quelque vingt mois passés en prison ressemblent à des siècles. A l'époque, c'est le juge Baltasar Garzon – le même qui se rendra ensuite mondialement célèbre en demandant l'arrestation de Pinochet – qui avait «décapité» le nationalisme radical basque. Durant la campagne des élections législatives, Herri Batasuna venait d'ouvrir ses espaces de propagande électorale à un commando dûment armé et encapuchonné de l'ETA. Cette irruption de l'organisation terroriste au cœur de la vie démocratique avait paru insupportable aux Espagnols. D'autant plus insupportable que dans le Pays basque venait de se produire un séisme: l'assassinat du jeune élu Miguel Angel Blanco, le 12 juillet 1997, qui avait déchaîné des manifestations sans précédent dans l'ensemble du Pays basque. Jusqu'alors trop effrayée, la population osait enfin exprimer sa lassitude devant la violence. Sentence en forme de tournant historique contre les chefs d'HB: 7 ans de prison.

Emise par le Tribunal suprême, c'est cette décision que vient de casser le Tribunal constitutionnel espagnol, qui fait valoir notamment une trop grande sévérité par rapport à la gravité du délit. Accusés de «collaboration avec bande armée», les indépendantistes risquaient en effet une peine minimale de 6 ans de prison, selon le code pénal en vigueur à l'époque. C'est trop cher payé en regard de la nécessité de garantir une certaine liberté d'expression, a dit en substance la majorité des magistrats, au sein d'une Cour très profondément divisée.

La joie des 22 indépendantistes basques libérés dans la nuit de mardi à mercredi (l'un d'entre eux, Jon Idigoras, avait déjà été relâché pour raisons de santé) camoufle mal cependant une certaine perplexité dans le camp des nationalistes ultra. Dans la foulée des mobilisations de 1997, l'ETA a en effet fini par proclamer un cessez-le-feu et n'a plus commis d'attentat depuis une année. Plus: une nouvelle direction d'HB a été nommée depuis lors, incontestablement plus encline à la souplesse que la précédente. En un mot, tout se passait comme si la justice avait fourni l'occasion à la coalition de se débarrasser à bon compte de sa vieille génération, tout empreinte du discours immuable qu'elle avait forgé contre l'«espagnolisme» incarné par la dictature du général Franco.

Pour la vieille garde, le retour à la réalité risque d'être d'autant plus compliqué que l'irruption de cette nouvelle génération d'indépendantistes a, à son tour, provoqué des transformations en cascade dans le paysage politique basque. Voulant tirer profit de cette redistribution des cartes, les «modérés» du Parti nationaliste basque (PNV) au pouvoir dans la province se sont empressés de former un «bloc nationaliste» intégrant la coalition Herri Batasuna nouvelle mouture. Consolidé par la trêve de l'ETA, ce «bloc» est devenu pour Madrid un interlocuteur d'autant plus redoutable – en matière notamment de discussions sur les transferts de compétences – qu'il s'appuie sur une large frange de la population.

Face aux nationalistes qui, à la suite de la décision judiciaire, réclamaient hier la tête du ministre de l'Intérieur Jaime Mayor Oreja, le gouvernement a donc beau jeu de renvoyer la balle. «C'est HB qui doit prendre des décisions à présent, soulignait le premier ministre José Maria Aznar. Auparavant ils avaient une direction, maintenant ils en ont deux.» Selon Aznar, l'influence qu'aura cette décision sur la poursuite de la pacification du Pays basque dépend, elle aussi, de ce que feront maintenant les indépendantistes.