Afrique

La libération de Laurent Gbagbo suscite autant de joie que de colère en Côte d’Ivoire

Huit ans de détention à la Cour pénale internationale, trois ans de procès, pour aboutir à un acquittement pur et simple. Une décision qui laisse un goût amer d’inachevé

A peine confirmée, l’annonce, depuis La Haye, de la mise en liberté de l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo a poussé des milliers de personnes dans les rues de certains quartiers d’Abidjan ainsi que du reste du pays, où elles ont laissé éclater leur joie. Une sorte de remake de ce qui s’était déjà passé le 14 décembre dernier après que de fausses rumeurs de libération avaient enflammé les réseaux sociaux avant d’être officiellement démenties. «Cette fois-ci, c’est pour de vrai, c’est fini, Laurent revient!» lance une jeune femme dans le quartier de Yopougon, fief des partisans de Laurent Gbagbo, où résonnent cris et klaxons, tandis que les «maquis» sont pris d’assaut sous un soleil de plomb.

Huit ans de détention

Depuis quelques jours, ses partisans retenaient leur souffle, le regard tourné vers La Haye et la prison de Scheveningen, où l’ancien président ivoirien, 73 ans, est détenu depuis huit ans. Lui et son co-accusé, Charles Blé Goudé – ex-chef du mouvement des Jeunes Patriotes, fidèles à l’ancien président –, ont ainsi été blanchis par les juges de la Cour pénale internationale (CPI) des crimes contre l’humanité dont ils étaient accusés, commis pendant la crise post-électorale de 2010 à 2011. La majorité des juges a estimé que le procureur n’avait pas apporté les preuves suffisantes, malgré les 85 témoins qui ont défilé à la barre. Un dossier qualifié de «vide» par les avocats, qui ont obtenu l’acquittement pur et simple de leurs clients.

Du côté des victimes et de leurs familles, c’est en revanche la déception, voire la colère, qui prédomine, avec la crainte de voir une forme d’impunité s’installer durablement dans le pays. Des représentants du Collectif des victimes en Côte d’Ivoire (CVCI) avaient participé le lundi 14 janvier à un sit-in rapidement dispersé par la police pour protester contre une éventuelle libération de l’ex-président ivoirien. Aujourd’hui, c’est la consternation.

«Si vous libérez les auteurs de crimes, c’est que vous encouragez les crimes», estime son président, Issiaka Diaby. Quant à la journaliste Oumou Dosso, bien connue en Côte d’Ivoire pour ses chroniques chocs, elle tient à honorer la mémoire des quelque 3000 victimes de la crise. «Puisque Gbagbo est innocent, c’est comme si rien ne s’était passé dans ce pays», résume-t-elle, estimant que la CPI ne sort pas grandie de ce procès. D’autres voix enfin espèrent que cette libération des «deux fils du pays victimes d’une déportation à La Haye», dixit la star du reggae Alpha Blondy, permettra à la réconciliation nationale de progresser.

Vers une reconquête du pouvoir ?

Cette libération intervient dans un paysage politique en pleine recomposition, avec, depuis des décennies, une rotation d’alliances entre les mêmes acteurs, tous peu ou prou candidats aux prochaines élections présidentielles de 2020: le président Alassane Dramane Ouattara, 77 ans, qui laisse planer le doute sur son éventuelle candidature pour un troisième mandat; l’ex-président Henri Konan Bédié, 86 ans, chassé du pouvoir lors d’un coup d’Etat en décembre 1999, qui ne fait guère mystère de sa volonté de se représenter pour laver cet «affront»; Guillaume Soro, président de l’Assemblée nationale, 46 ans. Laurent Gbagbo, auréolé de son statut de martyr, va-t-il repartir à la conquête du pouvoir?

Dans Libre, son récent livre coécrit avec le journaliste François Mattei, l’ex-président fait part de sa volonté de revenir dans son village natal, Mama, pour «réfléchir sur l’exercice du pouvoir en Afrique». «Je ne pense pas qu’il veuille à nouveau briguer la présidence», estime l’architecte Coffi Kadio, proche du parti de Laurent Gbagbo. En octobre dernier, il s’était rendu à Mama, et avait estimé à 80 millions de francs CFA (environ 140 000 francs suisses) les coûts de réhabilitation de la maison de Laurent Gbagbo, complètement pillée et dévastée pendant la crise.

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