C'est un paysan colombien qui aurait déclenché toute l'affaire. «Quelqu'un d'honnête», a pensé Yolanda Pulecio, mère d'Ingrid Betancourt, l'ex-sénatrice franco-colombienne aux mains des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC, marxistes) depuis dix-sept mois. Venu de la région du Putumayo, affluent de l'Amazone qui traverse le sud de la Colombie, l'homme a affirmé à Yolanda Pulecio avoir vu sa fille prisonnière en treillis dans une barque. Au nom des rebelles, il explique qu'un membre de la famille doit se rendre à Leticia, capitale de l'Amazonie colombienne, où le curé Gonzalo Arango les aidera à entrer en contact avec les ravisseurs pour obtenir une libération.

La sœur aînée d'Ingrid, Astrid, est désignée pour partir sur l'Amazone, et attend en vain un message au Brésil, entre le 9 et le 14 juillet. Entre-temps, à un millier de kilomètres de là, un Hercules C-130 de l'armée française atterrit à Manaus où il provoque la colère des autorités brésiliennes. Les occupants, parmi lesquels des hauts fonctionnaires du Quai d'Orsay, s'opposent à la fouille de l'appareil, et font un aller-retour inexpliqué dans un petit avion vers la ville de São Paulo de Olivança, beaucoup plus proche de la frontière colombienne. Selon Astrid Betancourt, il s'agissait d'une mission médicale, venue de France à sa demande pour assister sa sœur en cas de libération.

La presse brésilienne avance d'autres versions: pour le magazine Carta Capital, paru dès le 19 juillet, le C-130 apportait une monnaie d'échange pour la guérilla: du matériel médical ou des armes. Une semaine plus tard, le quotidien de Rio de Janeiro Extra avance même l'idée d'un troc: Betancourt serait libérée contre «des millions de dollars et des soins médicaux» pour Raul Reyes, porte-parole des FARC, qui serait gravement malade. Les autorités françaises maintiennent la version d'une mission médicale, mais le journal Le Monde affirme que des agents de la DGSE, les services secrets, l'accompagnaient. Interrogé dimanche par France 2, le chef de la diplomatie Dominique de Villepin a contesté toute monnaie d'échange dans cette affaire.

Ce week-end, Carta Capital a ajouté à la confusion en affirmant que des rapports policiers faisaient état – «sans confirmation visuelle» – de la présence d'Ingrid Betancourt au Brésil. L'hebdomadaire rapporte également que l'embarcation où se trouvait la politicienne aurait eu une panne, empêchant le rendez-vous et la libération. L'agitation des forces brésiliennes sur le fleuve aurait achevé de refroidir les FARC.

Le rôle des fonctionnaires de Brasília n'est pas moins obscur. La police fédérale – qui a apparemment orchestré toutes les fuites – aurait dans le même temps aidé Juan Carlos Lecompte, le mari colombien d'Ingrid, qui a remplacé sa belle-sœur Astrid dans sa recherche amazonienne jusqu'à mercredi dernier. «Nous sommes rentrés avec la collaboration de la police fédérale», raconte le prêtre de Leticia, Gonzalo Arango. Le ministre brésilien des Affaires étrangères, Celso Amorim, qui n'a pas été informé du but de l'expédition française à Manaus, a dû assurer depuis Bogota n'avoir eu «aucune participation dans une quelconque négociation».

Les autorités colombiennes, agacées depuis des mois par l'insistance de la France pour empêcher une libération par la force de Betancourt, jugée trop risquée, demandent toujours que l'affaire «s'éclaircisse». «Le gouvernement estime qu'il ne peut y avoir de séquestrés de première et seconde classe, et que certains soient libérés pendant que les autres continuent à pourrir» dans la jungle, a lancé le vice-président, Francisco Santos. L'ex-sénatrice n'est pour Bogota que l'une des 70 otages politiques et militaires que les FARC veulent échanger contre leurs combattants prisonniers.

Aujourd'hui, le tintamarre médiatique rendrait impossible une libération d'Ingrid Betancourt seule: «Il va falloir attendre deux ou trois mois pour tenter de nouveaux contacts», estime son mari. Il ignore si son épouse «est vivante».