Le premier ministre Jean-Pierre Raffarin est assis au banc du gouvernement dans l'hémicycle du Sénat où avait lieu, mardi après-midi, un débat sur l'ouverture des négociations d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. Il écoute depuis un peu moins d'une heure des déclarations quelque peu ronronnantes. Soudain, vers 17 h 40, il se lève et prend le micro en interrompant l'orateur. «J'ai une joie profonde à vous annoncer, dit-il, que Christian Chesnot et Georges Malbrunot viennent d'être libérés par l'Armée islamique en Irak. Je voudrais devant la Haute assemblée rendre hommage au courage des deux hommes.» Les sénateurs commencent à applaudir et se lèvent. Le premier ministre continue: «C'est l'issue d'une démarche constante, difficile, discrète, qui a permis aux services français et à nos partenaires d'obtenir cette libération.» Il salue ensuite la mobilisation qui a eu lieu en France et termine: «Notre joie sera totale quand ils seront en toute sécurité sur notre territoire national.»

«Beau cadeau de Noël»

Avec cette déclaration, Jean-Pierre Raffarin donne le ton de ce qui va être la position du gouvernement, une position appuyée quelques instants plus tard par un communiqué de Nicolas Sarkozy, le président du parti majoritaire (UMP), qui «félicite la diplomatie française pour ses efforts constants et opiniâtres». C'est la France, et elle seule, qui a réussi à obtenir cette libération. La précision est opportune car, depuis quatre mois (voir encadré), on a eu l'impression plusieurs fois que la diplomatie et les services de renseignement français avaient perdu le contact avec les ravisseurs et le contrôle de la situation.

Dans les minutes qui suivent l'annonce de cette heureuse nouvelle, Anne-Marie Chesnot, la sœur d'un des journalistes, est interrogée par la chaîne d'information en continu LCI. Elle dit son bonheur mais aussi sa surprise. «Bien sûr, les propos qu'on nous a tenus ont toujours été rassurants […]. Ces derniers jours, ils étaient même plus optimistes. Maintenant, on attend de leur parler et de les tenir dans nos bras. Après des mois de déceptions et d'espoirs, c'est le plus beau cadeau de Noël. Mais on s'attendait à avoir des prémisses de leur libération. On ne s'attendait pas à les avoir pour le réveillon.»

Ces paroles rappellent que depuis des semaines, après plusieurs périodes d'agitation et d'espérance déçue, le sort des otages était entré dans la routine malgré les réunions hebdomadaires organisées par le premier ministre avec les responsables des partis politiques, et les efforts de Reporters sans frontières et des proches des deux otages.

L'affaire commence le 20 août sur la route de Najaf. Les deux journalistes ont quitté Bagdad avec leur chauffeur pour aller dans la zone de guerre. Ils sont arrêtés par une bande armée qui les livre ensuite à une organisation islamique. Le 28 août cette organisation (l'Armée islamique en Irak) exige l'annulation de la loi sur la laïcité qui interdit le port des signes religieux dans les écoles publiques, donc celui du voile par les jeunes filles. Le lendemain, Jacques Chirac fait une déclaration solennelle dans laquelle il demande la libération des otages et refuse la remise en question d'une loi votée par le parlement.

Une semaine d'activité diplomatique spectaculaire commence. Le ministre des Affaires étrangères sillonne la région pour expliquer la loi sur la laïcité – alors que le premier ministre irakien, Iyad Allaoui, déclare que cet enlèvement prouve qu'«il n'y a pas de neutralité possible» en Irak. La diplomatie française se multiplie dans les capitales arabes qui appellent elles aussi à la libération des otages, relayées par de nombreux mouvements politiques et religieux. Trois membres du Conseil français du culte musulman vont à Bagdad pour montrer la solidarité de la communauté musulmane. Sans effet. Les démarches se font alors plus discrètes.

La mission Julia

Pendant près de quatre semaines, la situation ne change pas, troublée seulement par des communiqués de l'Armée islamique en Irak, qui reformule ses revendications puisque sa demande d'annulation de la loi sur la laïcité s'avère irréaliste. Jusqu'à l'épisode rocambolesque de la fin du mois de septembre. Didier Julia, un député UMP, et Julien Brett, qui se présente comme un médiateur, prétendent qu'ils ont obtenu une libération qui ne dépend plus que de l'accord des Américains pour ouvrir un couloir de sécurité. Ils alimentent ensuite la rumeur selon laquelle les Etats-Unis auraient refusé de les appuyer, comme ils auraient eu des réticences à soutenir la diplomatie française. Cette initiative sombre dans le ridicule. Et la routine reprend. Jusqu'à ce que le chauffeur des deux journalistes, Mohammad al-Joundi, soit retrouvé vivant à Falloujah par les forces américaines le 12 novembre. La suite appartient pour l'instant à la diplomatie secrète.

Un communiqué diffusé hier par l'Armée islamique en Irak explique que cette libération a été rendue possible parce que «la preuve a été faite qu'ils [les deux otages] n'espionnaient pas pour le compte des forces américaines «et parce qu'elle répond «à des appels et des exigences d'institutions et d'organisations musulmanes, et en appréciation de l'attitude du gouvernement français sur la question irakienne, et de celle des deux journalistes sur la cause palestinienne». Le président de la République est revenu hier soir du Maroc où il était en vacances. Il sera à Paris pour accueillir Christian Chesnot et Georges Malbrunot qui devraient être en France aujourd'hui en fin d'après-midi.