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Prince Johnson, ancien seigneur de guerre libérien, est protégé par une immunité de fait. Il soutient aujourd’hui le candidat George Weah.
© THIERRY GOUEGNON/REUTERS

Afrique

Au Liberia, l’impunité des criminels de guerre

La campagne présidentielle n’aura pas levé les tabous de la guerre civile, près de quinze ans après sa fin

Le terrain de basket du lycée Saint-Peter jouxtant l’église luthérienne du même nom recouvre un cimetière oublié. Sous le revêtement cimenté gisent 600 corps. Pas de croix. Seules deux étoiles en pierres, symboles muets incrustés dans le sol, et une petite plaque de marbre cassée coincée entre deux voitures garées sur le parking de cette église de Monrovia rappellent le drame qui s’est joué ici le 29 juillet 1990.

Le massacre de ces centaines de civils est sans doute l’un des pires crimes de masse commis durant les années de guerre civile (1989-2003) qui ravagèrent le Liberia, tuant plus de 200 000 personnes et jetant la moitié des 4 millions d’habitants sur les routes. Peu s’en soucient dans ce petit pays d’Afrique de l’Ouest placé sous le signe de l’impunité. «Nos messes commémoratives réunissent peu de gens», reconnaît Henry Korpu, 51 ans, qui travaillait déjà à l’église à l’époque des faits.

Pas de volonté politique

La campagne électorale, avant le second tour de la présidentielle, mardi 26 décembre, aurait pu alimenter le débat sur les crimes de guerre. Ni l’opposant George Weah ni le candidat du pouvoir sortant, Joseph Boakai, n’auront pourtant abordé ce sujet encore tabou. «Pas étonnant tant que d’anciens criminels sont toujours aux affaires. Il est trop tôt pour imaginer les juger», regrette l’avocat Tiawan Gongloe. «La volonté politique n’existe pas, mais si l’on cache le sujet comme la poussière sous le tapis, il finira par ressortir. Et ce sera comme une éruption volcanique», avertit ce défenseur des droits de l’homme.

James Swen est l’un de ces grains de poussière qui préfèrent se taire malgré les fantômes de cette nuit qui le hantent encore. «C’était il y a longtemps, mais comment oublier?» lâche ce sexagénaire recroquevillé dans un t-shirt troué, le regard dévoré par une cataracte. C’est là, près de sa masure dans le quartier populaire d’Elwa, que son drame s’est noué il y a vingt-sept ans.

Un matin de juillet 1990, James Swen et des centaines de ses voisins fuient l’avancée des rebelles de Prince Johnson. James Swen et les autres sont pour la plupart issus des communautés gio et mano, dans lesquelles Prince Johnson trouve une grande partie de ses combattants, engagés dans une lutte à mort avec les forces du président Samuel Doe.

Un refuge devenu tombeau

«On craignait des représailles de la part des AFL [Forces armées du Liberia, loyales au président Doe, ndlr]. On s’est réfugiés à l’église.» Ce refuge sera la sépulture de 600 des 2000 personnes entassées dans l’église et l’école attenante. «Les soldats sont arrivés pendant la nuit, ils ont tiré sur nous, nous ont battus, ont tué des gens au couteau», se rappelle James Swen, dont l’épouse ne survivra pas à cette nuit. Lui se couche aux premiers tirs. Vite recouvert par les corps de victimes, il restera des heures à faire le mort pendant que les soldats achèvent leur sale besogne. «Ce serait bien de les juger, mais auprès de qui se plaindre?» interroge-t-il entre deux soupirs.

Parmi les victimes figure aussi le père de Charles Taylor. Rien ne dit que ses bourreaux savaient à qui ils avaient affaire. Au moment du drame, Charles Taylor dirigeait l’une des factions rebelles. Sept ans plus tard, il sera élu président, avant d’être poussé à l’exil en 2003, puis arrêté et condamné, en 2012, à 50 ans d’emprisonnement pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Mais il ne tombe pas à cause des meurtres, viols, pillages commis par ses hommes au Liberia. Charles Taylor paie pour ses basses œuvres en Sierra Leone voisine.

A ce jour, aucun procès n’a en effet traité de cette question au Liberia. En dehors des frontières, «Chuckie» Taylor a été condamné, en 2009, à 97 ans de prison aux Etats-Unis pour des actes de torture commis pendant le régime de son père. Mi-octobre, le chef de guerre «Jungle Jabbah» a été jugé coupable pour avoir caché son passé aux services américains de l’immigration. Trois autres criminels présumés vont devoir rendre des comptes, prochainement, en Belgique, en Suisse et au Royaume-Uni. C’est peu au regard des crimes commis.

Immunité de fait

Pendant ce temps, Prince Johnson, sans doute le plus emblématique des candidats potentiels à un procès, dort en paix, protégé par une immunité de fait. Une vidéo toujours disponible sur YouTube illustre pourtant la cruauté de cet ancien seigneur de guerre filmé en train d’inciter, bière à la main, ses sbires à couper les oreilles du président Doe, avant son exécution.

Mais voilà, Prince Johnson est fort populaire dans sa province natale du Nimba, dans le nord-est du Liberia, où il est élu et réélu sénateur depuis 2005. Candidat aux présidentielles de 2011 et 2017, ses 8 à 12% d’électeurs le rendent incontournable dans les négociations d’entre deux tours. Il y a six ans, il avait contribué à la réélection d’Ellen Johnson Sirleaf, notamment parce que la présidente avait enterré les conclusions de la Commission vérité et réconciliation (CVR) de 2009.

Cette année, l’ancienne star du football George Weah avait théoriquement les coudées franches. En 1995, alors que le pays se déchirait, il recevait le Ballon d’or attribué au meilleur joueur évoluant en Europe, et il ne prit sa retraite internationale que douze ans plus tard. La guerre était finie. Mais le poids du passé est tel qu’il a choisi comme colistière Jewel Howard Taylor, une ex-femme de Charles Taylor. «Elle n’a rien à se reprocher pour les crimes de son mari, mais le signal est clair à destination de tous les nostalgiques de la période Taylor et des anciens chefs de guerre», estime Hassan Bility, chasseur de criminels de guerre à la tête de l’association Global Justice and Research Project. La démonstration semble déjà faite, Prince Johnson s’est rallié à George Weah pour le second tour.

Candidats soupçonnés de divers crimes

Parmi les candidats au passé trouble du premier tour – survenu le 10 octobre –, on trouvait également Benoni Urey, riche homme d’affaires soupçonné de crimes économiques (achat d’armes notamment) sous Charles Taylor. Il figure lui aussi sur une liste de la CVR de 98 «personnes à poursuivre pour des violations grossières des droits de l’homme et crimes de guerre». On y trouve aussi George Dweh, autre candidat à la présidentielle.

Sans compter tous ceux, moins voyants, qui se trouvent dans les rangs de la police ou dans les cabinets ministériels. Tels Saah Gbollie, ex-chef de la commission sécurité au parlement et retenu dans la liste de la CVR pour «meurtres et démembrement de femmes enceintes», ou Roland Duo, candidat aux législatives sur la liste de George Weah et ex-chef d’état-major de la marine épinglé pour «meurtres, tortures et enlèvements».

La justice doit être un des points cardinaux du développement du pays

Hassan Bility, chasseur de criminels de guerre à la tête de l’association Global Justice and Research Project

«Loin d’être inquiétés, les auteurs ont profité de leurs crimes, et comme Mandingues, Krahn, Gio, Mano ou autres ethnies sont à la fois victimes et coupables, ces criminels reconvertis font peur aux gens en agitant la menace du retour de la guerre en cas de procès», regrette Peterson Sonyah, président de l’Association des survivants de massacres au Liberia (Limasa), qui compte plusieurs de ses proches parmi les victimes de l’église Saint-Peter.

Résultat: rares sont ceux qui croient en la constitution prochaine d’une cour spéciale pour les crimes de guerre, sachant que la Cour pénale internationale est incompétente pour ces actes commis avant sa création. Hassan Bility discerne pourtant une évolution dans la mentalité de ses compatriotes. «Depuis les procès tenus à l’étranger, les victimes commencent à parler, affirme-t-il. La justice doit être un des points cardinaux du développement du pays. Justice pour les crimes de guerre, mais aussi pour lutter contre la corruption et les crimes économiques. Sinon, il n’y aura pas de paix durable au Liberia.»

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