Afrique

Au Liberia, la victoire de George Weah provoque une explosion de joie

L’ancien attaquant du PSG s’est imposé au second tour de la présidentielle et succédera, le 22 janvier, à Ellen Johnson Sirleaf à la tête du pays

Il est un peu plus de 18h, jeudi 28 décembre, lorsque la Commission électorale nationale (NEC) met fin au suspense qui a tenu en haleine, pendant deux jours, tout un pays. Dans un instant, plus d’un million de Libériens, l’oreille penchée sur leur poste de radio, vont exploser de joie: leur gloire nationale, l’ancien footballeur George Weah, vient d’être élu président.

«Merci, Jésus!» s’exclame aussitôt une femme avant de s’effondrer au sol, les bras tendus vers le ciel, des larmes plein les yeux. Quelques minutes à peine ont suffi, après l’annonce du résultat du scrutin qui a opposé George Weah au vice-président sortant, Joseph Boakai, pour que les rues de la capitale soient submergées par l’émotion. «Je n’ai jamais vu une telle joie, témoigne une vieille dame à l’écart de la foule en ébullition. C’est comme si on avait gagné la Coupe du monde de football. Et c’est George Weah notre champion!»

Fête improvisée

Des femmes, des hommes, des enfants ont constitué un cortège improvisé depuis le siège de la NEC, sur la grande artère qui traverse Monrovia, la capitale du pays, jusqu’au quartier général du président élu. Plein d’espoirs, des centaines de jeunes ont couru derrière la voiture du vainqueur, malgré la chaleur humide et la fatigue.

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A 51 ans, l’ancien Ballon d’or – attaquant star de l’AS Monaco, du PSG et du Milan AC dans les années 1990 –, devenu sénateur du comté de Montserrado, où se trouve Monrovia, a recueilli 61,5% des voix au second tour, contre 38,5% pour son adversaire, selon des résultats portant sur plus de 98% des suffrages.

Au beau milieu de la route, ses partisans brandissent le portrait de «Mister George». Certains grimpent sur le toit des voitures, torse nu, drapeau et vuvuzela à la main, scandant «Georgie! Georgie!». «Nous avons trop souffert pendant douze ans. Maintenant, c’est terminé: on va vivre», dit une femme, la voix brisée par l’émotion.

Surexcitée, la foule exulte. Comme si, frustrés par les deux mandats de la présidente sortante, Ellen Johnson Sirleaf, ils avaient attendu douze ans avant d’exploser. «George Weah est venu nous sauver», se réjouit John (le prénom a été modifié), 26 ans. Pourquoi ces jeunes défavorisés manifestent-ils une telle confiance envers leur futur président? «Parce qu’il est comme nous. Il vient de la crasse, du bas de l’échelle», explique le jeune homme.

Diplôme en management

Né dans un bidonville de Monrovia, avant d’entamer une brillante carrière de footballeur en Europe, George Weah incarne un espoir d’ascension pour beaucoup de Libériens issus des milieux les plus pauvres. Battu au second tour de l’élection présidentielle de 2005 par «Mum Ellen» – Ellen Johnson Sirleaf, ancienne de Harvard, de l’ONU et de la Banque mondiale –, l’ancien enfant indigent qui désertait les bancs de l’école pour vendre du pop-corn à la criée a enrichi son CV d’un diplôme en management obtenu en 2011 dans une institution privée américaine. Agé aujourd’hui de 51 ans, élu sénateur en 2014, il a gagné en expérience.

C’est un enfant du ghetto. C’est la première fois, au Liberia, qu’un candidat issu de la basse caste est élu président

Maurice Mahounon, docteur en sciences politiques

Et si, une fois en poste, il oubliait ses électeurs, comme Ellen Johnson Sirleaf a, d’après les Libériennes, «oublié les femmes»? «Quand on a connu la misère comme celle que l’on vit dans les ghettos de Monrovia, on n’oublie pas», tranche John avec certitude.

Dans le quartier général du président élu, planté au bord de l’océan Atlantique, les femmes sont là, pleines d’enthousiasme, prêtes à effacer les deux mandats de celle qui a déçu leurs espoirs. «George nous a promis l’école gratuite. Il nous a promis un travail, raconte l’une d’elles. Pendant douze ans, j’ai dû me prostituer pour faire bouffer mes gosses. Tu entends? Douze ans!»

Toutes espèrent que George Weah mettra l’accent sur le système éducatif, alors que l’école est coûteuse et la qualité de l’enseignement médiocre. «On n’est pas allés à l’école pendant la guerre. Nous sommes une génération d’illettrés», constate une femme enceinte dans la foule. Ce peuple, qui a tant souffert de la guerre civile (1989-2003) et de la crise Ebola (2014-2016), attend beaucoup, sûrement trop, de son futur président.

Un vote de jeunes

A Monrovia, «l’effet George Weah» s’est propagé très vite dans tous les quartiers populaires. «C’est un enfant du ghetto. C’est la première fois, au Liberia, qu’un candidat issu de la basse caste est élu président. Ses origines jouent en sa faveur car le peuple s’identifie à lui, analyse Maurice Mahounon, docteur en sciences politiques. Le vote de 2017 est un vote de jeunes. Ces Libériens, souvent au chômage, peu éduqués, veulent du changement.»

Les partisans du président élu sont persuadés que cet homme à la fortune déjà faite est le candidat idéal pour éradiquer la corruption, endémique au Liberia. «Ils estiment que, comme George Weah connaît leurs difficultés, puisqu’il les a lui-même vécues, il luttera forcément contre la corruption», poursuit le spécialiste.

Mais cet instant de grâce, comme le pays n’en avait peut-être jamais connu, pourrait très vite s’estomper face aux défis qui attendent le vainqueur, quatorze ans après la fin de la guerre civile. Au Liberia, les manques dans certains secteurs clés comme l’éducation, la santé ou les infrastructures, y compris les routes, sont criants. Selon l’Agence des Etats-Unis pour le développement international, seuls 7% des habitants de Monrovia ont un accès régulier à l’électricité. Et malgré d’importantes ressources de minerai de fer, de caoutchouc et d’huile de palme, la majeure partie des Libériens souffrent du manque de services élémentaires comme l’eau courante. Victimes du chômage, deux tiers d’entre eux survivent avec moins de 2 dollars (2 francs) par jour.

Un programme flou

Après la guerre civile, la croissance de l’économie libérienne, qui était remontée pour atteindre un pic à +15,7% en 2007, a stagné de nouveau, du fait de l’épidémie d’Ebola et de la chute du prix des matières premières. Le départ d’une grande partie des soldats de la Mission des Nations unies au Liberia (Minul), déployée en 2003 pour pacifier le pays, a par ailleurs privé ce petit Etat de 4,6 millions d’habitants d’un budget considérable, contraignant le gouvernement à réduire ses dépenses, frappant de plein fouet les secteurs de l’éducation ou de la santé.

Pour redonner du souffle à l’économie et éradiquer la pauvreté, George Weah a promis, pendant sa campagne, de lutter contre la corruption, de rendre l’école gratuite et de développer les infrastructures et le système de santé. Mais son programme reste flou, selon ses détracteurs, qui lui reprochent de ne pas avoir un plan d’action assez solide pour lutter contre ces maux. Constamment mis en cause pour son manque d’expérience, interrogé sur ses capacités à gérer un Etat, l’ancien footballeur a déclaré sur Twitter, peu après l’annonce de sa victoire, qu’il «mesure l’importance et la responsabilité de cette tâche énorme».

Mais, au moment où la communauté internationale revoit à la baisse ses aides, l’ampleur des défis et les ressources humaines limitées pour diriger le pays font planer le doute sur un véritable «changement», le mot d’ordre de sa campagne. Ils n’osent plus le dire, maintenant que leur idole est élue, mais quelques jours plus tôt, dans les rues de Monrovia, on entendait des jeunes dire: «J’espère que George Weah ne succombera pas, lui aussi, à la tentation de la corruption.»

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