Dans un pays où démocrates et républicains font la loi, difficile de briser le carcan d’un système bipartite qui paraît immuable. La très faible cote de popularité des deux candidats probables à l’élection présidentielle du 8 novembre, le républicain Donald Trump et la démocrate Hillary Clinton a cependant provoqué un appel d’air. Selon un sondage de NBC News/Wall Street Journal, 47% des électeurs enregistrés seraient prêts à appuyer un candidat indépendant si Trump et Clinton devaient être les seuls prétendants à la présidence. Le Parti libertarien américain ne s’est pas fait prier. Il vient d’investir Gary Johnson dans la course à la Maison-Blanche. Cet ex-gouverneur du Nouveau-Mexique est crédité de 11% des intentions de vote. Il n’est pas le seul à refuser la perspective d’un duel Trump-Clinton en novembre.

Fondateur du magazine Weekly Standard, Bill Kristol n’a toujours pas avalé le fait que le milliardaire new-yorkais s’est imposé lors des primaires républicaines. Chantre du néoconservatisme outre-Atlantique, il a participé au numéro spécial de la National Review intitulé «Against Trump». Depuis plusieurs semaines, il s’évertue à chercher un candidat pour stopper Trump. Il l’a trouvé. Son nom: David French. Cet avocat du Tennessee, diplômé d’Harvard, est peut-être un inconnu sur la scène nationale, mais il aurait le mérite de préserver la dignité du mouvement conservateur, explique Bill Kristol. Car à ses yeux, Donald Trump va saper les valeurs conservatrices et détruire le Parti républicain.

L’exercice a valu à Bill Kristol d’être la risée de Trump lui-même, mais aussi de démocrates. Le commentateur du magazine The Atlantic Peter Beinart vole pourtant au secours de Bill Kristol. Contrairement à tous ces républicains qui critiquaient Donald Trump et qui se sont finalement ralliés derrière lui, le fondateur du Weekly Standard a, explique Peter Beinart, pris les devants pour proposer une alternative concrète.

Quel impact aura la candidature du libertarien Gary Johnson et celle de David French si ce dernier devait se lancer dans la course à la présidence? L’histoire politique américaine est en ce sens riche d’enseignements. Après l’élection de 2000, le candidat des Verts Ralph Nader avait eu droit aux critiques au vitriol des démocrates. Sa candidature, estimaient-ils, a contribué à la défaite d’Al Gore face à George W. Bush. En 1992, le milliardaire Ross Perot avait sans doute porté préjudice à George Bush père face à Bill Clinton.

En 2016, Gary Johnson, qui appartient au troisième plus grand parti du pays bien que celui-ci ne compte qu’un peu plus de 410 000 membres, n’a aucune chance d’accéder à la Maison-Blanche. Mais il espère au moins rééditer ce qu’avait accompli l’ex-démocrate ségrégationniste George Wallace. En 1968, ce gouverneur de l’Alabama s’était porté candidat pour un parti tiers, le Parti indépendant américain, et avait réussi à remporter cinq Etats du Sud, 46 grands électeurs et 13,5% des votes.

L’atout de Gary Johnson, c’est moins sa vision et son discours politiques que son appartenance à la mouvance libertarienne. En 2012, l’ex-gouverneur du Nouveau-Mexique était déjà candidat, mais n’avait glané que 1% des votes. Il y a quatre ans, le vrai candidat libertarien, c’était le républicain Ron Paul. Fiscalement ultra-conservateur, prêt à abolir plusieurs départements fédéraux, mais proche de la gauche quand il s’agit de libéraliser l’usage du haschisch ou de mettre fin à l’interventionnisme américain à l’étranger, Ron Paul avait réussi à séduire une partie des jeunes. Gary Johnson vise, comme Ross Perot en 1992, les 15% d’intentions de vote lui permettant de participer aux débats présidentiels. Mais le manque de ressources financières du Parti libertarien pourrait être rédhibitoire. Pour l’heure, les frères et milliardaires Charles et David Koch n’ont pas l’intention de soutenir un candidat. Le second avait pourtant été candidat libertarien lors de la présidentielle de 1980.

Gary Johnson et, le cas échéant, David French, porteraient avant tout préjudice à la candidature de Donald Trump. Des partisans du «démocrate socialiste» Bernie Sanders pourraient toutefois préférer le libertarien à Hillary Clinton. Pour les anti-Trump, ces candidatures indépendantes ont un mérite, estiment-ils: empêcher tant Trump que Clinton d’obtenir les 270 grands électeurs. Dans un tel cas de figure, l’élection du président incomberait à la Chambre des représentants dominée par les républicains qui choisiraient sans doute un candidat très à droite. Un tel scénario demeure cependant improbable.