France

En librairie, la revanche tranquille de François Hollande

L’ancien président français profite du succès de son livre «Les leçons du pouvoir» pour se réinstaller dans le débat politique. Et faire mentir ceux qui le disent si impopulaire

On croit rêver. Devant la vitrine de livres, une dizaine de personnes patientent sur le trottoir, le best-seller du moment sous le bras. Motif? François Hollande a déjà fait salle comble à l’intérieur.

Ironie: la librairie parisienne Nicole Marouani, boulevard Vincent-Auriol, est à quelques minutes à pied du siège du Monde, où officient les deux auteurs du fameux Un président ne devrait pas dire ça, publié en 2016. Pas grave. L’ancien président français, au moins en public, n’est pas rancunier. Son ouvrage, Les leçons du pouvoir (Ed. Stock), est publié par le même éditeur que l’enquête retentissante sur son quinquennat signée Gérard Davet et Fabrice Lhomme. Mieux: des lecteurs viennent parfois saluer l’ancien locataire de l’Elysée avec «l’autre livre» en main: «Ils me disent qu’ils l’ont trouvé formidable et, après tout, ils n’ont pas tort, commente François Hollande, entre deux signatures. La vérité est que ce bouquin a été instrumentalisé. Notamment en raison de son titre…»

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La scène comme les propos de l’ex-président sont révélateurs: de librairie en maison de la culture, François Hollande tient sa revanche tranquille. Avec une conviction échangée avec ses lecteurs entre deux autographes: «Le vieux monde politique n’est pas mort. On a besoin de lui. Sans partis politiques, quelle vie démocratique?» répond-il à un jeune enseignant, visiblement supporter de Jean-Luc Mélenchon et détracteur farouche du Parti socialiste.

«Macron l’a trahi»

Les chiffres de vente des Leçons du pouvoir, proches des 150 000 exemplaires, sont comme une bouée si longtemps attendue par cet ancien chef de l’Etat qui, après avoir théorisé en vain la «présidence normale», parle aujourd’hui de «présidence humaine». Les (rares) questions sur sa vie privée sont éludées. Dans les pages du livre, celle-ci est aussi éludée, sauf pour redire la blessure que constitua le départ forcé et fracassant de sa compagne Valérie Trierweiler, en janvier 2014, et l’arrivée à ses côtés de l’actrice Julie Gayet, qui l’accompagne parfois ces jours-ci: «Le débat d’aujourd’hui n’est pas économique, botte en touche l’ancien président devant un lecteur. Il est extraordinairement politique. Pourquoi venez-vous me voir, sinon pour un échange direct, pour partager vos incompréhensions?»

A chaque livre prélevé sur la pile, sitôt le prénom de l’acheteur énoncé, un autre nom s’invite dans la conversation: celui d’Emmanuel Macron. Place à la colère? Au règlement de comptes par lecteurs interposés? Non. François Hollande préfère l’inventaire discret et ferme. La candidature présidentielle de son ancien ministre? «Il redit à chaque fois une seule chose: Macron aurait dû se déclarer plus tôt. En clair: il l’a trahi», explique un de ses anciens ministres, qui a participé à la sélection des projets récompensés ce vendredi par la Fondation La France s’engage de l’ancien président. La façon «jupitérienne» de présider de son successeur? Devant quelques journalistes étrangers à qui son attachée de presse fait promettre le «off» sans que lui-même l’exige, François Hollande prend ses distances: «De Gaulle avait théorisé cette présidence monarchique. Mais après lui? Qu’on le veuille ou non, le système politique français reste hybride, avec son président élu par le peuple et son premier ministre qui gouverne. Et quoi qu’on en dise, les citoyens veulent aujourd’hui un rapport simplifié avec leurs représentants.»

Un président qui ne fait ni peur ni rêver

Jacques, lui, n’est pas d’accord. Débarqué de la gare d’Austerlitz à quelques pas, ce militant cheminot CGT proche de la retraite est en grève contre la réforme de l’entreprise ferroviaire. L’affaire Cahuzac, le ministre du Budget condamné pour fraude fiscale, lui reste en travers de la gorge. Jacques peste, au fond de la librairie, contre «ces sociaux-démocrates à la sauce Hollande». Pourquoi alors être venu, son livre planqué au fond d’un sac, écorné, aux pages lues et griffonnées? «Parce qu’il y a un seul reproche qu’on ne peut pas lui faire: le goût du dialogue. Hollande a pris en 2015 le train de l’économie libérale sous la pression de Macron et des autres. Mais il n’a jamais coupé les ponts avec nous, les syndicats.» Vrai? Un ancien camarade de promotion de François Hollande à l’ENA confirme: «Le format «un livre, un dialogue, une librairie» est idéal pour lui. Le problème de Hollande est la solennité. Ce n’est pas une affaire de costume présidentiel. C’est une question existentielle. Hollande vit par l’échange. Il n’est pas homme d’initiatives, mais de répliques. Il détestait, à l’Elysée, l’isolement de la fonction.»

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C’est le paradoxe absolu. Au fil des échanges avec ses lecteurs, François Hollande se montre pugnace, bon défenseur de son bilan, méchant sur les uns, visionnaire sur les dangers de «l’internationale populiste qui a remplacé l’internationale libérale». Sauf que personne, même ceux qui l’interrogent sur son possible retour en politique, ne semble avoir vraiment envie de le voir repostuler pour l’Elysée: «Le succès de son livre n’est pas surprenant, explique un éditeur habitué aux best-sellers politiques. Sarkozy aussi a fait de très bonnes ventes avec ses ouvrages écrits après son quinquennat. La différence tient dans l’ambiance. François Hollande ne vend pas sur son nom, sur sa posture. Mais sur ses échecs et les moments tragiques du quinquennat, comme les attentats de 2015. Il capitalise sur ses faiblesses.» La réussite éditoriale d’un président qui ne fait ni peur ni rêver. A l’opposé de «Jupiter».

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