Ceux qui continuent de croire que le Conseil des droits de l’homme (CDH) des Nations unies, à Genève, n’est qu’une coquille vide se raviseront. Vendredi, la principale instance onusienne chargée de défendre les droits humains a vécu des moments historiques. C’est en effet la première fois qu’elle convoquait dans l’urgence une session spéciale à l’encontre de l’un de ses membres, la Libye, élu en mai 2010. La réactivité du Conseil aura rarement été aussi forte, les massacres perpétrés par le colonel Kadhafi continuant de faire rage dans la capitale libyenne, où le dirigeant libyen semble prêt à mener jusqu’au bout la politique du pire. C’est aussi la première fois que le Conseil des droits de l’homme adopte par consensus qui fait fi des sensibilités régionales une résolution d’une rare dureté.

Soutenue par 61 Etats, la résolution condamne avec la plus grande fermeté les graves violations des droits de l’homme en Libye. Elle recommande que Tripoli soit suspendu du CDH. Jamais l’institution onusienne n’avait osé aller aussi loin dans la condamnation d’un Etat qui se rend coupable d’abus aussi patents des droits humains. Il incombe désormais à l’Assemblée générale de l’ONU, en mars, de procéder à la suspension de fait. Représentante de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme à l’ONU, Julie Gromellon est optimiste: «Le Conseil est le principal organe qui traite des droits de l’homme. C’est donc un pas important vers la suspension.» La résolution exige aussi la création d’une commission d’enquête internationale pour recenser les violations des droits de l’homme en Libye, voire même des faits assimilables à des crimes contre l’humanité et pour s’assurer que les auteurs de ces abus ne restent pas impunis.

Dans la salle du Conseil des droits de l’homme et de l’alliance des civilisations, sous le plafond impressionniste de l’artiste espagnol Miquel Barcelò, la session spéciale consacrée à la Libye n’a pas manqué d’instants dramatiques. Dans la matinée, la chaise du représentant libyen était désespérément vide. Puis, coup de théâtre dans l’après-midi. Le deuxième secrétaire de la mission libyenne intervient. Stupeur dans la salle. D’emblée, ses propos surprennent: «Nous, dans la mission libyenne, avons décidé catégoriquement de représenter le peuple libyen dans sa totalité.» Il se désolidarise du colonel Kadhafi. Les délégués du Conseil applaudissent à tout rompre. Cette défection s’ajoute à celles des ambassadeurs en France et à l’Unesco et à toutes celles enregistrées ces derniers jours.

La résolution n’en a pas moins buté sur des réticences. Le délégué chinois, très discret, a estimé qu’il était inopportun de créer un précédent en suspendant un membre du Conseil. Cuba, qui s’est fendu d’une déclaration surréaliste, a aussi manifesté sa crainte du précédent. Au sein de l’Union européenne, l’Italie et Chypre ont longtemps freiné des quatre fers pour tenter d’éviter la suspension. «La peur du précédent, c’est en fait la peur de perdre son propre siège de membre au Conseil», analyse Julie Gromellon.

Directrice du bureau genevois de Human Rights Watch, Julie de Rivero ne cache pas que cette session spéciale est l’un des grands moments du Conseil des droits de l’homme: «Celui-ci a montré qu’il était capable de s’emparer dans l’urgence d’une situation aussi tragique. Dans une session spéciale, les membres adoptent rarement une résolution par consensus. Ils votent. Ici, tout a changé. Le fait que la Ligue arabe a suspendu la Libye a joué un rôle. Les Etats arabes ont condamné l’action de Kadhafi. Et puis des pays comme le Mexique ont poussé pour suspendre Tripoli.» Très décrié pour des dérapages dont il s’est fait l’auteur, le Conseil des droits de l’homme acquiert tout à coup une crédibilité considérable qui lui a parfois fait défaut. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, qui doit se battre en permanence à Washington pour justifier la présence américaine au CDH, vient à Genève ce lundi pour la principale session annuelle du Conseil.

Julie de Rivero n’exclut pas que l’excellent résultat obtenu vendredi à Genève soit déjà l’un des fruits du printemps arabe qui secoue les autocrates du Maghreb et du Moyen-Orient. Pays arabo-musulman, africains, européens, latino-américains: jamais la coopération transrégionale n’aura été aussi efficace. Espérons que cela dure.

L’excellent résultat obtenu au Conseil des droits de l’homme est peut-être déjà le fruit du printemps arabe