C’était il y a dix ans: Mouammar Kadhafi était rattrapé par des combattants survoltés tandis qu’il tentait de fuir la ville de Syrte, l’un des fiefs de son régime. Le «Guide» libyen est lynché et exécuté sans autre forme de procès. On apprendra plus tard que l’un de ses fils, Moatassem, était dans le même convoi. Il sera abattu, lui aussi. Mais un autre des fils de Kadhafi (la fratrie comptait sept frères et sœurs), qui s’était réfugié ailleurs, échappera à la mort par un concours de circonstances. Rival de son frère Moatassem, alternativement choyé et écarté par son père, Saïf al-Islam sera, lui, détenu par une tribu libyenne, à Zintan. Condamné à perpétuité, libéré, considéré en fuite avant qu’il ne revienne… Au terme de rebondissements en série, Saïf al-Islam pourrait finalement être candidat aux prochaines élections présidentielles prévues le 24 décembre. Pour autant que ces élections aient vraiment lieu…

En dix ans, la Libye, tenue jusque-là d’une main de fer par Kadhafi, s’est enfoncée dans les abîmes. Après un long processus politique élaboré en partie aux Nations unies à Genève, il a été établi que les élections présidentielles se tiendraient encore cette année à la condition d’une révision préalable de la Constitution. De son côté, le scrutin législatif, qui devait se tenir à la même date, a d’ores et déjà été repoussé.

«Un gouvernement fort»

Ces difficultés n’ont pas empêché Saïf al-Islam de sortir du bois: dès l’été dernier, dans une interview fleuve qu’il avait accordée au New York Times, il se profilait lui-même comme le sauveur inespéré du pays. «Ils [les responsables actuels] n’ont aucun intérêt à avoir un gouvernement fort. Ils sont contre l’idée d’avoir un président, un Etat, dont la légitimité vient du peuple. Voilà pourquoi ils ont peur des élections», assénait-il.

Alors qu’il faisait face à l’époque à de fortes pressions internationales pour son rôle dans le terrorisme international, Mouammar Kadhafi avait en quelque sorte délégué la part respectable de son régime à Saïf al-Islam, tandis que d’autres, dont Moatassem, s’occupaient davantage des questions liées à la sécurité intérieure, soit la face sombre. Au début des années 2000, tandis que la Libye se rapprochait des Etats-Unis, Saïf al-Islam était chargé de dessiner «la Libye de demain», dans un projet de réforme qui portait ce nom et qui devait assurer la modernisation du pays. Vu, surtout par les Occidentaux, comme le successeur attitré du «Guide», Saïf Kadhafi était promis à un destin comparable à celui que joue le prince héritier Mohammed Ben Salmane (MBS) en Arabie saoudite.

Mais la répression qui accompagna le début du soulèvement libyen en 2011, suivie de l’intervention militaire internationale, dévoila un autre visage de Saïf al-Islam. Promettant des «rivières de sang» aux opposants, il serra les rangs autour du clan, au point que la Cour pénale internationale (CPI) réclamera son arrestation à partir de septembre 2011.

Parier sur la dynastie?

Et aujourd’hui? Les appels du fils Kadhafi «première époque», réclamant des réformes constitutionnelles et la démocratisation relative du pays, restent encore sans doute en travers de la gorge des anciens soutiens du kadhafisme, qui restent présents dans le pays. Difficile, cependant, de juger dans quelle mesure ils pourraient être tentés de parier sur une succession dynastique, si Saïf al-Islam concrétisait ses intentions.

Surtout, le fils de l’ancien dictateur – qui insiste autant que possible sur la débandade de ces dix dernières années – semble bénéficier d’une popularité certaine, particulièrement auprès de la jeunesse libyenne. Certains, dans le camp kadhafiste d’aujourd’hui, «pourraient être tentés d’utiliser Saïf comme la figure de proue d’une illusion de cohésion, écrit Jalel Harchaoui, chercheur au sein de l’Initiative globale contre la criminalité transnationale organisée. Mais peu nombreux sont les leaders des diverses factions dans la Libye d’aujourd’hui à avoir oublié l’inconsistance de Saïf, et ce que celle-ci leur a coûté.»