Le maréchal Khalifa Haftar pourra-t-il passer ses vieux jours dans une belle résidence à Abu Dhabi? A 76 ans, «l’homme fort» de l’est de la Libye, qui s’était imprudemment proclamé maître de tout le pays il y a six ans déjà, est en mauvaise posture. Quatorze mois après qu’il a lancé son Armée nationale libyenne (ANL) à l’assaut de la capitale Tripoli, ses troupes ont subi ces derniers jours des revers suffisamment graves pour que son rêve semble désormais définitivement enterré. Plus grave encore pour cet ancien homme de main du colonel Mouammar Kadhafi, passé ensuite dans la sphère de la CIA américaine: ses nombreux parrains – Russie, Emirats arabes unis, Egypte, France, Jordanie – pourraient commencer à tourner le dos à cet homme d’armes, soupçonné d’être responsable de multiples crimes de guerre.

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C’était il y a une dizaine de jours, le pouvoir de Tripoli, le gouvernement d’accord national (GAN) de Fayez al-Sarraj, installé par les Occidentaux et reconnu par les Nations unies, s’emparait d’une base aérienne stratégique au sud de la capitale, à Al-Watiya, qui était aux mains de ses ennemis depuis six ans. Ce succès militaire a été rendu possible par la présence de la Turquie qui, en décidant d’intervenir aux côtés du GAN depuis le début de l’année, a renversé le rapport de force sur le terrain de manière décisive. Voilà des semaines que les drones turcs pilonnaient les accès à Al-Watiya.

Le repli de Wagner

La suite est encore plus cruelle encore pour le maréchal Haftar: les combattants russes, officiellement membres de la société de mercenaires Wagner mais très fortement liés au Kremlin, ont entamé leur repli. Direction les sables du désert, 500 kilomètres plus à l’est, à Jufrah, qui est désormais devenue la base aérienne la plus proche à menacer la capitale. Les nouveaux chefs d’Al-Watiya exultaient: en s’emparant de ce verrou stratégique, ils ont mis la main notamment sur des armements de fabrication russe, dont un dispositif de défense antiaérien Pantsir.

Mais le triomphe a été de courte durée. Désormais épaulés par des avions de chasse déployés par Moscou, les centaines de mercenaires russes se sont en réalité redéployés à la frontière entre l’ouest libyen (la Tripolitaine) et l’est (la Cyrénaïque). Comme pour mieux indiquer à la Turquie et à ses protégés où se trouvaient les limites dans leur possible progression militaire.

«Chamboulement»

«Cette défaite stratégique de Haftar a provoqué un chamboulement», note Hassan Maged, fondateur du cabinet de conseil D&S Consulting, à Paris. La Russie, selon lui, a gagné dans l’exercice une place considérable. «Ici, en ayant recours à la société Wagner, la Russie n’intervient pas directement en tant qu’Etat, comme elle le fait en Syrie. Elle s’affiche en «fournisseur de services», ce qui lui laisse une marge importante pour s’attribuer le rôle de médiateur, et pour chercher un éventuel cessez-le-feu en dessinant les lignes de front.»

Le soutien russe à Khalifa Haftar? Il n’est que de façade, comme le prouve le peu de moyens relatifs mis à sa disposition lors de la longue bataille de Tripoli, pourtant considérée comme décisive par le maréchal. «Dès le départ, la Russie savait que l’armée de Haftar n’était pas assez solide pour mener une guerre d’usure à Tripoli, à 1000 kilomètres de Benghazi, surtout depuis que la Turquie est intervenue avec des moyens massifs, souligne Jalel Harchaoui, chercheur à l’Institut des relations internationales de Clingendael (Pays-Bas). Mais les Russes ont laissé cette absurdité se dérouler, en jouant sur les dysfonctionnements de leur allié. Peu à peu, la situation se transforme en un dispositif de défense de la Libye orientale, dans lequel la Russie a réussi à se rendre indispensable. Ensuite, elle n’aura qu’à cueillir la Cyrénaïque comme un fruit mûr.»

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Les Emirats, bille en tête

Bille en tête, les Emirats arabes unis continuent pourtant, de leur côté, de soutenir leur vieux poulain, dont ils financent en grande partie les aventures guerrières et à qui ils fournissent sa part de mercenaires, syriens, yéménites, soudanais ou tchadiens. Jusqu’à quand? Nul ne le sait, même si la plupart des experts ne parieraient pas sur la longévité d’un maréchal Haftar dévoré d’ambitions personnelles, et qui semble trouver son moteur davantage dans ses faits d’armes que dans une vision apaisée de la Libye. Alignées derrière les Emirats, la France et une partie de l’Europe continuent de prôner officiellement un règlement diplomatique et un embargo général sur les armes à destination de la Libye, semblant toutefois considérer que la menace ultime provient de la seule et unique implication de la Turquie.

Si la Russie a su se rendre indispensable en Libye, il en est toutefois de même pour le maréchal Haftar en Cyrénaïque. «Des milices importantes se sont rangées derrière lui. Et sa tribu, les Ferjany, qui était plutôt considérée comme subalterne, a acquis une place centrale grâce à lui dans l’est du pays. Déloger Haftar, c’est non seulement s’assurer de l’écroulement de la seule structure sécuritaire qui tient la Cyrénaïque, mais aussi risquer une quantité de conflits qui pourraient miner la région», affirme Jalel Harchaoui. Sans compter la popularité du maréchal qui, malgré ses excès, a redonné une certaine fierté à sa région et continue d’être perçu comme le garant de sa sécurité.