Les trois hommes sont discrets. Leurs grands sacs à dos, apparemment, ne transportent que des appareils photos et des vêtements. «Nous sommes obligés de dire que nous sommes Tunisiens, que nous travaillons pour une association humanitaire. Si jamais on se faisait arrêter, ce serait une victoire pour les autorités syriennes, mais ce serait l’horreur pour nous Libyens.»

Adeen sort une paire de jumelles de son étui et scrute au loin les chars de l’armée du régime. Petit, brun, le regard déterminé, l’homme parle un anglais parfait, avec un fort accent du Nord. «J’ai fui la Libye dans les années 1990, pour échapper à la folie de Kadhafi et à ses violences. Je me suis réfugié en Angleterre, à Manchester, j’y ai fondé une famille. Mais quand la guerre a démarré en Libye, je suis rentré. Il fallait que je sois aux côtés des miens. Comme il fallait que je sois aux côtés des Syriens aujourd’hui pour les aider, partager nos expériences et continuer la lutte.» A ses côtés, Fouad reste silencieux. Les yeux baissés, il récite des versets du Coran et plonge son regard vers les collines en face de nous. Le chauffeur les montre du doigt, «c’est la Syrie, à quelques centaines de mètres de là». Le silence se fait pesant dans le camion qui nous transporte jusque là-bas.

De l’autre côté de la frontière, l’accueil est chaleureux. Tous se précipitent pour serrer la main des combattants libyens. Une réunion s’improvise dans le salon d’un des membres de l’armée syrienne libre. En pénétrant dans la pièce, tous se déchaussent, déposent leurs armes sur le tapis, avant de s’asseoir autour du poêle. Quelques kalachnikovs, plusieurs revolvers 9 mm et des grenades.

«C’est tout ce que vous avez? Il va falloir s’organiser. Il vous faut bien plus. Nous sommes en train de mettre en place des collectes d’armes en Libye. Une fois que cela sera accompli, nous devrons trouver un moyen de les acheminer jusqu’ici. Votre combat ne fera pas long feu avec aussi peu de munitions.» Plus d’une cinquantaine d’hommes sont rassemblés, des officiers et des soldats, tous mélangés, tous silencieux. Abdul déboutonne son gilet à rayures, attrape une kalachnikov et reprend. «Il faut que vous compreniez bien que pour nous aussi la révolution a été longue et difficile. Au départ, il a fallu voler des armes aux forces de Kadhafi. L’armée nous semblait tellement puissante.»

L’homme se baisse et fouille dans son sac à dos. Il en sort plusieurs étuis de talkie-walkie, des téléphones satellitaires Thuraya ainsi que trois paires de jumelles. «Allah Akbar», s’écrie un combattant syrien. «Maintenant que la Libye est à nos côtés, nous allons pouvoir nous battre. Nous ne sommes plus seuls. «Shebab! [ndlr: c’est par ce terme en arabe que se désignent tous les combattants]. Redressez la tête, la victoire est encore possible, la Ligue arabe nous a abandonnés mais la Libye est là.» Les hommes prient, ensemble. Syriens et Libyens, tête baissée, récitent les mêmes versets, partagent les mêmes peurs.

«Quand le jour est venu de faire tomber Tripoli, j’ai réalisé l’immensité du chemin parcouru depuis les premières batailles dans l’Est libyen. Bientôt, vous aussi, vous marcherez sur Damas», ajoute encore Abdul. «Il faut davantage de cohésion entre les différents bataillons de martyrs; que vous communiquiez mieux. Ce n’est que notre première expédition ici, la prochaine fois, nous vous apporterons davantage de matériel. Nous n’avons plus besoin de tout ça en Libye.»

Adeen entreprend d’expliquer le fonctionnement d’une paire de jumelles à visée nocturne. Le manuel d’utilisation des talkies-walkies est en chinois et en anglais, mais pas en arabe. Les hommes rient en tentant de déchiffrer quelques mots. «Il faut que vous pensiez à changer vos fréquences très régulièrement. En fait, il vous faut devenir aussi méthodiques que l’armée du régime. Vous n’êtes pas là uniquement pour protéger la population, vous êtes aussi là pour faire la guerre.»

Tous ont le regard décidé, ­convaincu. C’est le moment des photos souvenirs, les Libyens sont là depuis presque une semaine, il leur faut repartir par la Turquie. Les Syriens attendront leurs prochains envois avec espoir et envie.