Deux ordinateurs portables, une paire de clés USB et trois mémoires externes tiennent en haleine la région andine. Interpol doit certifier ou infirmer ce jeudi l'authenticité du contenu de ce matériel, saisi par l'armée colombienne le 1er mars dernier dans le campement de Raul Reyes, sur sol équatorien. Le porte-parole international des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) venait d'être tué dans un bombardement, et les policiers avaient aussitôt ramené à Bogota leur précieux butin: 16000 documents accumulés par le responsable rebelle, dont certains mouilleraient les pays voisins de gauche.

Les conclusions d'Interpol, qui ont déjà «été envoyées aux présidents des pays concernés», selon Bogota, menacent de réveiller la crise régionale qui sommeille depuis l'incursion colombienne. Le président équatorien, le socialiste Rafael Correa, n'a toujours pas rétabli les relations diplomatiques rompues trois jours après l'attaque, blessé par des «accusations inamicales»; son homologue vénézuélien, le bouillant Hugo Chavez, reproche déjà à Bogota et aux Etats-Unis de «vouloir provoquer une guerre».

Sur la foi des documents saisis, les autorités colombiennes accusent depuis des semaines Rafael Correa et Hugo Chavez de complicité avec la rébellion marxiste. Moins de septante-deux heures après la mort de Paul Reyes, le directeur de la police, Oscar Naranjo, publiait devant les télévisions des échanges de mails compromettants entre les membres du «secrétariat» - direction collective de la guérilla.

Selon ces messages, Hugo Chavez, qui avait très officiellement rencontré en novembre un des chefs des FARC - pour tenter de résoudre le dossier des otages, dont Ingrid Betancourt -, aurait fait fructifier depuis le contact avec les frères révolutionnaires. Son interlocuteur rebelle, Ivan Marquez, rapporte que le président vénézuélien tiendrait à sa disposition de «juteuses» opérations triangulaires de commercialisation de pétrole, et un «dossier 300»: apparemment 300 millions de dollars, dont «les 50 premiers» auraient été «disponibles» en février.

Une semaine après l'attaque contre Paul Reyes, le président colombien lui-même, le conservateur Alvaro Uribe, accusait Rafael Correa d'avoir reçu un financement des FARC lors de sa campagne électorale fin 2006. Des e-mails des rebelles évoqueraient «100000 dollars apportés à la campagne de Correa», «sur l'instruction» du vieux chef des FARC Manuel Marulanda, ainsi que des rencontres avec le ministre de la Sécurité, Gustavo Larrea, intéressé par une «coopération» à la frontière.

A l'approche de la publication du rapport d'Interpol, de nouvelles fuites des autorités colombiennes ont encore tendu l'atmosphère. L'hebdomadaire colombien Semana a publié dimanche des messages qui trahiraient l'existence de contacts permanents entre les FARC et des dirigeants des services secrets vénézuéliens. Ces hauts gradés, selon le quotidien espagnol El Pais, auraient fourni des bazookas à la rébellion marxiste. Selon le déchiffrage par Bogota de passages codés, Hugo Chavez en personne aurait même proposé à la guérilla de négocier l'achat d'armement avec un intermédiaire biélorusse - un bras droit de l'autoritaire président Alexandre Loukatchenko.

Dans ce jeu de révélations au goutte-à-goutte, la Suisse et la France, qui mènent une mission de bons offices entre les parties, sont relativement épargnées. Seules quelques allusions inoffensives ont été publiées sur l'émissaire français Noël Saez - dont les FARC auraient en décembre dernier «appris qu'il était des services secrets».

Le président Hugo Chavez, soutenu par 21 universitaires anglo-saxons qui dénoncent «l'exagération» des interprétations du gouvernement colombien, a ouvert un tir de barrage. Dès dimanche, il a demandé «des preuves et pas seulement des documents» à ses «imbéciles» de voisins. «Tout comme Bush a inventé des armes de destruction massive, a-t-il assuré, maintenant un ordinateur dit que nous appuyons le terrorisme, pour chercher le moyen de [m']éliminer.»

De son côté, le président Rafael Correa, en tournée européenne cette semaine - il a rencontré l'Espagnol Rodriguez Zapatero puis le Français Nicolas Sarkozy -, a dénoncé les «documents apocryphes» de l'ordinateur. Il promet l'ouverture des archives des Conseils de sécurité de son pays, pour montrer l'absence de complaisance avec les FARC. Les conservateurs de Bogota, promet-il, «seront une fois de plus ridiculisés».