«C'est sûr, un matin la police italienne viendra nous déloger.» A l'entrée du camp de nomades de Ponte Mammolo, le long de la via Tiburtina, dans la banlieue de Rome, la communauté rom est sur le qui-vive. Méfiante, préoccupée. Depuis le sauvage assassinat le 30 octobre dernier d'une Italienne par un jeune Roumain à proximité d'un autre bidonville de la capitale, une vague de xénophobie a submergé le pays et les autorités ont pris des mesures radicales pour expulser les délinquants présumés.

En attendant, plusieurs camps illégaux ont été démolis, dont celui de Tor di Quinto, où résidait Nicolae Romolus Mailat, le meurtrier présumé. A Ponte Mammolo, on s'attend donc, dans l'angoisse, à subir ici aussi une mesure d'éloignement et la destruction de la baraccopoli (la ville des baraques). Les premières cabanes de tôle et de bois sont occupées par deux familles de Gitans français. Autour de Yacin Zendji, le patriarche aux grosses moustaches grises surnommé «Titi», une ribambelle d'enfants s'agitent tandis que les jeunes hommes cassent des bûches entre deux gorgées de bière. «Cela fait plus de quarante ans qu'on s'est installés ici. Le reste de la famille vit à Marseille. Une partie de mes enfants sont Italiens et ils vont tous à l'école. Pourquoi devrais-je partir? Avant, on nous fichait la paix ici, et puis», ajoute-t-il en désignant l'autre côté de la palissade, «ils sont arrivés par centaines».

«Ils», ce sont les Roms venus nombreux de Roumanie depuis l'entrée de Bucarest dans l'Union européenne, le 1er janvier dernier. «Il y a environ 20000 Roms à Rome, environ la moitié est arrivée dans les années 1990 en provenance d'ex-Yougoslavie», précise Claudio Graziano, responsable du secteur immigration de l'ONG Arci. «Récemment, les camps se sont élargis pour accueillir d'autres familles, avant même l'adhésion de la Roumanie.»

En pratique, le bidonville de Ponte Mammolo est strictement découpé en trois zones. De l'autre côté de la ruelle défoncée et encombrée de détritus où s'est installé le clan des Gitans français, s'étend le territoire des Roumains. Un peu plus loin celui des «Slaves». Depuis le début du mois de novembre, l'ensemble du secteur, encerclé d'immeubles populaires et qui accueillerait de 2000 à 3000 personnes dans des conditions de vie déplorables, est l'objet d'un intense va-et-vient. «De nombreux Roms expulsés des autres camps sont venus s'installer ici, explique le frère cadet de Yacin. D'autres ont, au contraire, préféré partir et retourner en Roumanie.»

A Ponte Mammolo, les intéressés refusent catégoriquement de parler aux journalistes. «La peur règne», commente Claudio Graziano, qui rappelle qu'en septembre déjà plusieurs cocktails Molotov avaient été jetés dans la nuit contre les baraques par des inconnus avant qu'une quarantaine de jeunes Italiens, le visage masqué et armés de barres de fer, n'attaquent le camp. Seules deux très jeunes filles, un bébé dans les bras, se laissent aller à quelques commentaires: «Nous repartirons d'ici à un mois à Craieva. On ne peut plus continuer à vivre ici. La police veut nous chasser.» Arrivées en 2003, elles subsistent en lavant les vitres des voitures aux feux rouges. «Les Italiens ne veulent plus de nous», se contentent-elles d'ajouter.

Dans le bar irréel installé au milieu du «camp des Roumains», celui que l'on surnomme le jeune capo dei capi (le parrain des parrains, en référence à la terminologie mafieuse) ne pipe mot. Devant un téléviseur relié par satellite aux chaînes roumaines, il observe l'agitation de ses voisins «français» venus boire un café turc dans l'établissement improvisé: «Au lieu de nous montrer du doigt, les Italiens feraient mieux de venir voir comment on vit ici. Mais ils ont peur de se salir les chaussures. Ce n'est pas parce qu'un Roumain s'est mal comporté qu'il faut s'en prendre à toute la communauté.» Néanmoins, une fois à l'extérieur, le discours trahit fort un sentiment de crainte et de nervosité. «Il y a désormais trop de Roms ici, affirme l'une des filles de Zendji. La plupart vivent de vols alors que nous, nous travaillons dans la ferraille.» «A nous, la police italienne n'a rien à reprocher, s'énerve un ami de Titi. Ils nous accusent seulement de faire parfois la justice nous-mêmes.» L'assassinat de Giovanna Reggiani le 30 octobre et les mesures prises en réaction par les autorités ont exacerbé les tensions entre les communautés gitanes.

Face à l'indignation causée par l'assassinat, le gouvernement italien a adopté en urgence un décret pour faciliter l'expulsion par les Etats membres de citoyens européens présentant un danger pour l'ordre public. «Peut-être que sur l'onde de l'émotion, le décret a donné l'impression qu'on voulait chasser tous les Roumains», a reconnu le ministre de l'Intérieur, Giuliano Amato, qui assure que sur les sept premiers mois de 2007, un tiers des vols recensés ont été l'œuvre des Roumains. En quinze jours, seules 177 expulsions ont été néanmoins effectuées.

«Rome a besoin de bras pour le secteur du bâtiment», fait remarquer Claudio Graziano. «Reste que la stigmatisation des Roms fait qu'il est désormais devenu difficile de travailler, même avec les autorités locales qui avaient engagé un processus d'accueil et d'intégration», déplore Filippo Miraglia, responsable national de l'Arci. Alors, les évacuations des camps se multiplient: pas moins de 21 dans les quinze derniers jours à Rome. A l'aube, «la cellule décorum» de la municipalité détruit les baraccopoli qui en quelques heures se reconstituent un peu plus loin. Ponte Mammolo attend avec angoisse l'heure de son déblaiement. Page 7