CAMBODGE

Les lieutenants de Pol Pot pourraient échapper à la justice

La radio khmère rouge a annoncé officiellement la mort du dirigeant historique. L'autopsie du corps pratiquée par l'armée thaïlandaise confirme la mort par crise cardiaque

Maintenant que la mort de Pol Pot, le chef historique des Khmers rouges, est confirmée, beaucoup craignent que l'ardeur de la communauté internationale à faire toute la lumière sur l'un des régimes les plus meurtriers du XXe siècle ne s'émousse. Parmi les Cambodgiens qui ont vécu sous le Kampuchéa démocratique (le régime khmer rouge), le sentiment qu'il ne serait y avoir d'impunité pour les bourreaux du Cambodge est clair. «La quête de justice du peuple juif ne s'est pas terminée avec la mort de Hitler, et la quête de justice du peuple cambodgien ne s'arrêtera pas avec la mort de Pol Pot», assure Dith Pran, dont la vie a inspiré le film La déchirure. Où sont alors les Rudolf Hess et les Heinrich Himmler du Cambodge, ceux qui ont dirigé, aux côtés de Pol Pot, cette bureaucratie de la mort qui a coûté au pays un quart de sa population?

Trois des membres de l'instance dirigeante du Kampuchéa démocratique – Khieu Sampan, Ta Mok et Nuon Chea – sont actuellement retranchés avec quelques centaines de combattants khmers rouges sur les monts Dangrek, près de la frontière cambodgienne, là même où Pol Pot s'est éteint mercredi soir. Le dos au mur, ils semblent condamnés à une reddition dès que leurs munitions seront épuisées ou à s'enfuir par la Thaïlande où ils seront très probablement arrêtés. Le fait que l'armée gouvernementale tente actuellement de négocier leur reddition laisse à penser que le co-premier ministre Hun Sen ne tient pas vraiment à les faire traduire en justice devant un tribunal international. Les quelque 3000 combattants khmers rouges, jusque-là sous les ordres de Ta Mok et qui sont passés du côté du gouvernement à la fin mars, ont été convaincus par la promesse qu'ils pourraient conserver une zone autonome dans la région d'Anlong Veng et continuer leur commerce frontalier avec la Thaïlande. Le même arrangement pourrait sans doute leur être proposé à condition qu'ils déposent les armes rapidement.

Parmi les «déserteurs» de la fin mars figurent plusieurs cadres khmers rouges dont la responsabilité dans les massacres sous le Kampuchéa démocratique est attestée. L'un d'entre eux est Keo Pok, 68 ans, un ancien membre du comité central khmer rouge qui a perpétré certains des pires massacres du régime. «Les empreintes digitales de Keo Pok sont sur la plupart des archives de S-21 (l'ancien centre de tortures de Tuol Sleng à Phnom Penh, n.d.l.r.)», confirme Stephen Heder, un spécialiste du Cambodge. Keo Pok a notamment dirigé les purges de 1978 dans l'est du Cambodge quand des dizaines de milliers de Cambodgiens ont été exécutés pour «collusion avec l'ennemi (vietnamien)».

Reconversion spectaculaire

Mais le haut dirigeant khmer rouge dont la reconversion a été la plus spectaculaire reste Ieng Sary, vice-premier ministre et ministre des Affaires étrangères du régime khmer rouge entre 1975 et 1979. En août 1996, il provoque une scission au sein du mouvement et se retire dans l'Ouest cambodgien, près de la ville minière de Pailin. Depuis, il règne en seigneur de la guerre sur cette région riche en bois précieux et en rubis qu'il exploite avec la bénédiction du gouvernement de Phnom Penh. Il y a quelques mois, il a passé de paisibles vacances sur le site d'Angkor avec femme et enfants. Son degré de responsabilité pendant le régime khmer rouge est attesté par le témoignage de Laurence Picq, l'une des rares Occidentales à avoir vécu le Kampuchéa démocratique de l'intérieur. Le camp B1 réservé aux diplomates et dirigé par Ieng Sary à Phnom Penh, était devenu selon les termes de Laurence Picq «l'antichambre de la mort». Des centaines de diplomates et d'intellectuels y ont disparu après avoir été «convoqués» par Ieng Sary.

Des centaines de cadres khmers rouges de moindre rang se retrouvent aujourd'hui dans le gouvernement, l'administration et l'armée de Hun Sen, lui même un officier khmer rouge qui s'est réfugié au Vietnam en 1977. Chéa Sim, l'actuel président de l'Assemblée nationale, et Sar Kheng, le ministre de l'Intérieur, sont restés des cadres de Pol Pot jusqu'au moment des premières attaques vietnamiennes fin 78. Le ministre des Finances Keat Chhon n'a rompu ses liens avec les Khmers rouges qu'en avril 1984. Tout cela réduit à néant la probabilité d'un procès massif du type de ceux de Nuremberg ou de Tokyo: le régime actuel dirigé par Hun Sen n'y résisterait pas.

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