Toute cette semaine, Richard Werly, le correspondant du «Temps» en France, parcourt la frontière du pays pour évaluer comment le Covid-19 transforme les relations entre l’Hexagone et ses voisins. Avec l’histoire en toile de fond.

Episodes précédents:

Le «monstre» de la ligne Maginot gît sous le ciel d’azur. Après une heure de route entre les verdoyantes collines lorraines, sur le site déserté du gros ouvrage du Hackenberg, le parallèle historique est saisissant. Le Hackenberg (ci-dessous), construit entre 1920 et 1930, devait être le verrou de cette frontière. Une montagne de béton percée sous la forêt, hérissée de canons, de mines et de mitrailleuses. La ligne Maginot, dont ce fort A19 était un des centres névralgiques, faisait la fierté de la France le 3 septembre 1939, lorsque le Paris de Daladier déclara la guerre à l’Allemagne d’Hitler.

Ces dizaines de kilomètres de fortifications enfouies dans le sol lorrain et alsacien devaient repousser le virus nazi. Une combinaison étanche pour l’Hexagone et pour l’Europe démocratique. Las! le 10 mai 1940, les divisions de chars panzers traversent les Ardennes en contournant la ligne, direction les Champs-Elysées. Les militaires français postés au Hackenberg ne batailleront guère.

Figés sur 14-18

«En mémoire des combattants de la ligne Maginot et des intervalles qui résistèrent vaillamment jusqu’au cessez-le-feu», dit l’épitaphe gravée sur la statue d’un soldat en béret. La vérité est moins glorieuse. La fameuse ligne voulue par André Maginot, ministre lorrain de la Défense sous plusieurs gouvernements entre 1924 et 1929, était une protection conçue, sur le papier, par des généraux figés dans la victoire de 1918. Oublieux du fait que les guerres, comme les épidémies, ne se répètent jamais à l’identique.

2020 n’est pas 1940. Sur le parking déserté du Hackenberg, seul le vent souffle à nos oreilles. Un couple de promeneurs gravit le sentier goudronné qui monte à la chapelle, trois kilomètres plus haut. Xavier, un cycliste de Veckring, nous indique le chemin, bordé de part et d’autre de vieux piquets de fer rouillés, hérissés jadis de barbelés. Le char américain planté en contrebas dit l’ironie des lieux: une frontière de tous les dangers, synonyme d’âpres combats depuis des siècles, jusqu’à la paix européenne forgée sur les décombres du nazisme.

Une Allemagne à la fois partenaire et si différente. Un «petit» Luxembourg où s’engouffrent chaque matin des milliers de frontaliers lorrains. Avec ce char Sherman en vestige, rappel de la destinée commune entre l’Europe et les Etats-Unis. «La façon d’utiliser leurs forces a causé la défaite des Alliés, tranche le hors-série «L’année 1940» de La Voix du Nord, acheté au début de notre périple… à Dunkerque, haut lieu de la débâcle. Les généraux français avaient organisé leurs plans de bataille pour la défense. Sans avoir les moyens légers, maniables, rapides de la guerre moderne.»

Ce lieu symbole s’imposait: Schengen, bourg luxembourgeois adossé à la Moselle, est à quarante minutes de Veckring. Une cinquantaine de kilomètres, et trois frontières en enfilade. La France s’achève à Mondorf-les-Bains, où les plaques jaunes d’immatriculation luxembourgeoises marquent le changement de pays. Le land allemand de la Sarre débute de l’autre côté de la rivière, pile en face du monument dédié à l’accord sur la libre circulation signé ici le 14 juin 1985 (ci-dessus) et du Musée européen du lieu.

Propices au mystère

Drôle de symbole. La traversée de Schengen est impossible (ci-dessus) depuis la mi-mars. Le centre-ville est en chantier, tuyaux et câbles sur la chaussée. Un détour d’une dizaine de kilomètres est obligatoire pour accéder au pont qui relie l’Allemagne. Marche arrière après avoir conversé, sur l’esplanade du musée (ci-dessous) fermé à double tour, avec un ingénieur allemand à la retraite dont le coffre de la voiture est rempli… de packs de bière. La frontière luxembourgeoise n’est pas gardée. La police allemande laisse passer, à sens unique, les acheteurs de victuailles. Schengen est aujourd’hui l’inverse de la ligne Maginot. Conçu pour laisser passer hommes et marchandises, l’accord signé jadis sur un bateau amarré à ce quai survit entre parenthèses, entre frontières européennes demi-ouvertes ou carrément fermées.

La Moselle et la Sarre voisine sont propices aux mystères. Nous voici sur le pont, direction Sehndorf, Saarland. La police fédérale allemande trie camions et voitures. Faute d’avoir le sésame frontalier requis, dix minutes de discussion sont indispensables. Accord. Christophe Arend est député français de Forbach: «Les Allemands ont tout de suite verrouillé la frontière. Ce n’était pas nécessaire d’un point de vue épidémiologique, mais sur le plan politique, cette fermeture immédiate, sans sommation, a incarné l’autorité.»

L’efficacité allemande

Ce chirurgien-dentiste admet l’enjeu, plus symbolique que sanitaire. «Des centaines de soignants français employés dans la Sarre se sont retrouvés coincés, dans l’impossibilité d’accéder aux hôpitaux, alors que les Luxembourgeois, eux, savaient très bien que rien ne fonctionne au Grand-Duché sans les frontaliers.» Confusion et mystères… L’Allemagne reste, selon les chiffres officiels de contaminations, l’une des meilleurs élèves d’Europe face au Covid-19: moins de patients en réanimation. Moins de morts surtout.

«Puisque vous êtes féru de parallèles historiques, il y en a un qui est intéressant, juge Patrick, enseignant rencontré à Thionville avant notre départ pour la ligne Maginot. En 1940, les Allemands ont mis six mois avant d’attaquer, pour bien comprendre les points vulnérables de notre défense. En 2020, Berlin a profité d’être en retard sur l’Italie et la France, côté Covid, pour en tirer toutes les leçons et prendre de meilleures mesures. Sans fanfare. Avec efficacité.»

La peur dissipée

L’autoroute qui relie la frontière à Sarrebruck longe les hauts-fourneaux de la sidérurgie sarroise. La puissance économique allemande s’expose. Mais, alors qu’on est confiné de chaque côté de cette région des trois frontières, là n’est pas aujourd’hui la différence majeure. Celle-ci est visible à Sarrebruck, sur l’artère commerçante de la ville, où les magasins non alimentaires d’une surface inférieure à 800 mètres carrés ont rouvert ce lundi 20 avril. Les Sarrois ne sont pas très nombreux à avoir repris leurs habitudes. Sauf que le climat de peur semble ici dissipé. Ou du moins maîtrisé.

Peu de masques sur les visages. Des acheteurs qui entrent et ressortent de Snipes, l’enseigne de chaussures de sport à la mode. Une bijouterie avec une vitrine bien remplie. Une parfumerie d’où s’échappe une cliente non masquée. Mystère, encore. Ambivalente discipline germanique où confinement rime avec pragmatisme économique et confiance sociale: «Il y a toujours ce soupçon sur les chiffres sanitaires allemands, mais je n’y crois pas, poursuit le député Christophe Arend, germanophone. Ce que vous avez vu résulte d’un état d’esprit et d’une meilleure conduite du calendrier. Au début du mois de mars, quand l’Italie sombrait et que la France était obsédée par les municipales, l’Allemagne produisait des respirateurs et analysait les données infectieuses.»

La promenade sur les quais de la Sarre (ci-dessus) est encombrée. Peu de groupes, mais souvent quatre ou cinq personnes ensemble. «On fait gaffe, mais ce virus est maîtrisé. Le tout, c’est de ne pas s’affoler», répond Nadia, une employée de l’hôtel Mercure qui domine la rivière. Nadia prend le soleil avant de rejoindre son domicile en tram. Ledit tramway n’est pas bondé, mais bien plein quand même. La gare de Sarrebruck (ci-dessous) affiche un nombre de trains presque normal.

A la frontière française voisine, en direction de Sarreguemines, les policiers allemands sourient devant nos questions sur l’absence de policiers français à l’entrée de l’autoroute. «Ce n’est pas la guerre, quand même!» répond l’un d’entre eux. En ordonnant de faire demi-tour à un automobiliste sans «autorisation spéciale».


Prochain et dernier épisode: Résistance à Bâle-Mulhouse