«La Lega, La Ligue bien sûr.» Bruno Biondin vient de terminer son tour de huit heures commencé à l'aube. Sur le parking des usines sidérurgiques Riva Acciaio, à quelques kilomètres du centre de Vérone, de l'autre côté de l'Adige, le métallo aux moustaches grises revendique comme une évidence son vote pour le parti autonomiste et xénophobe de la Ligue du Nord: «Autrefois je votais communiste mais j'ai été déçu. Le Parti n'est plus proche des ouvriers.» «J'ai convaincu beaucoup de camarades à voter pour la Ligue. Nos salaires sont bloqués depuis des années. Alors essayons la Ligue!»

Dans la douce et très prospère ville proche du lac de Garde, qui connaît depuis des années un taux de croissance d'environ 5%, le parti d'Umberto Bossi a réalisé, lors des élections législatives de la mi-avril, l'un de ses plus beaux scores: 26%. Dans la province, il atteint même désormais 33%. Trois fois plus qu'il y a deux ans! L'an passé déjà, la Ligue avait provoqué un séisme en portant au sommet du palais municipal situé à proximité des arènes romaines le militant Flavio Tosi. Agé de 38 ans, il avait laminé son adversaire, le maire sortant de centre gauche, Paolo Zanotto. Faisant campagne sur la sécurité et contre les clandestins, la nouvelle coqueluche du parti l'avait emporté avec 61% des suffrages. Depuis, la cité de Romeo et Juliette est la vitrine de la Ligue du Nord. Avec 265000 habitants, Vérone est la ville la plus importante détenue par la Lega, le bastion d'une région où elle domine désormais la vie politique.

«La Ligue a mordu sur toutes les classes sociales, mais principalement dans les milieux populaires», analyse Nadir Welproner, ancien conseiller municipal et régional communiste. «L'an dernier, aux municipales, 47% des électeurs de Refondation communiste ont voté pour moi», s'enorgueillit Flavio Tosi. «A cause de la perte du pouvoir d'achat et de la concurrence de la main-d'œuvre étrangère, les ouvriers ont été déçus par le gouvernement de centre gauche de Prodi», précise Nadir Welproner.

«Les ouvriers votent pour la Ligue car nous n'avons plus de sections dans les quartiers pauvres, analyse Graziano Perini, le dernier conseiller municipal communiste de Vérone. Aujourd'hui, la Ligue occupe le terrain, avec des volontaires, des réunions, des banquets.» Elle est présente à travers des rondes sécuritaires nocturnes de militants qui patrouillent dans de nombreuses villes du nord pour rassurer leurs concitoyens ou en encourageant des fêtes folkloriques et locales. Dans la province, elle ne compte pas moins de 6000 inscrits et s'affiche comme «le parti du pragmatisme».

Présence et contrôle du territoire, action de tous les instants, traque contre toute forme de criminalité et d'incivilité: c'est la marque de fabrique du maire. Flavio Tosi, mal rasé, chemise ouverte, laboure le terrain. «Nous faisons de la politique au milieu des gens, proclame-t-il. Ma recette, c'est d'être à l'écoute de tous et d'agir immédiatement.» Au point d'accompagner les policiers municipaux pour effecteur des contrôles d'identité, déloger des clandestins, évacuer des camps de nomades. Flavio Tosi est ainsi surnommé le «shérif de Vérone».

«La Ligue, c'est le parti du concret, commente Alberto Aldeghieri, président de la Confédération des petites et moyennes entreprises de Vérone. La Ligue a progressé partout car il y a un sentiment de ras-le-bol envers le monde politique en général.» Même dans les beaux quartiers bourgeois et catholiques de Vérone ainsi qu'auprès des industriels, le parti d'Umberto Bossi réalise de bons scores y compris aux dépens de son allié Silvio Berlusconi. «Les gens en ont marre des bonnes paroles. En votant pour la Ligue, ils veulent faire pression sur le Parti du peuple de la liberté pour que les promesses, en matière d'imposition notamment, soient maintenues», poursuit Alberto Aldeghieri qui ajoute: «Les élus de la Ligue maintiennent leurs engagements sur la sécurité.»

Pourtant, de l'avis du nouveau préfet de police de la ville, «Vérone ne connaît pas une situation alarmante». «Le fait est que les immigrés [ndlr: environ 10% de la population contre 1,2% il y a quinze ans] ont changé la vie de la cité et qu'une minorité d'entre eux sont coupables de microcriminalité. La gauche, au lieu d'affronter le problème, a nié la réalité», commente Nadir Welproner.

Aux abords des arènes, le maire Flavio Tosi a décliné une série d'interdits: «De bivouaquer, de se promener torse nu ou encore de manger près des monuments.» «Il faut des règles», justifie le maire, qui ne se contente pas de prendre des mesures symboliques. Il a introduit la préférence nationale pour l'attribution de logements sociaux et les places en crèche. «La majeure partie des immigrés est destinée à rester en Italie et à Vérone», admet-il, néanmoins pragmatique, tout en livrant une guerre administrative sans merci pour tenter de fermer des boutiques tenues par des étrangers. «Le parti de Bossi défend la tradition et le terroir, mais il sait que les industriels, qui d'ailleurs votent pour lui, ont besoin de main-d'œuvre étrangère», tempère Nadir Welproner, qui se dit convaincu: «Si les dirigeants de la Ligue les déçoivent, les électeurs iront voir ailleurs.»