Chaque nouvelle élection à Taïwan est en soi une victoire pour la démocratie. Après être entrés dans l'ère de l'alternance politique l'an dernier avec l'élection à la présidence de Chen Shui-bian, issu d'un parti indépendantiste, les électeurs de l'île lui ont offert ce week-end la possibilité de gouverner en brisant la majorité du parti nationaliste (Kuomintang) au parlement. Du coup, c'est une nouvelle page d'histoire qui s'est tournée pour un parti qui n'en finit pas d'imploser après avoir dominé Taïwan durant cinquante ans.

Obstruction du Kuomintang

Grand vainqueur de ces élections, le Parti démocratique progressiste (DPP) fait un bond de 22 sièges avec un total de 87 (36,5% des votes) députés sur 225 en tout. Il est désormais le plus grand parti taïwanais, mais il est toutefois loin de détenir la majorité. Fort de ce succès, Chen Shui-bian estime que «ce vote devrait marquer le début d'une coopération entre les partis au pouvoir et l'opposition». Le président pourra compter sur les voix du Taïwan Solidarity Union (13 sièges) de l'ancien président Lee Teng-hui, exclu il y a quelques mois du Kuomintang, ainsi que sur neuf autres députés indépendantistes. Cela ne suffit toutefois pas. Il lui faut donc parvenir à une nouvelle entente.

Le Kuomintang, qui n'a jamais digéré de perdre le pouvoir, a systématiquement joué la carte de l'obstruction au parlement en contrant toute initiative présidentielle. Ses députés, dans une manœuvre désespérée, sont allés jusqu'à demander la démission de Chen Shui-bian à la suite d'un débat sur la construction d'une centrale nucléaire. Dans le même temps, le parti nationaliste misait sur un rapprochement avec Pékin en envoyant plusieurs délégations serrer la main des hauts dirigeants communistes. Autant d'initiatives qui n'ont pas été du goût d'une majorité de Taïwanais qui se détache de plus en plus de l'ancien parti au pouvoir aujourd'hui essentiellement perçu comme un parti d'«immigrés». Au point que Lee Teng-hui, un natif de l'île, a récemment déclaré que les nationalistes étaient une force «étrangère» – les troupes du Kuomintang ont débarqué sur l'île après leur défaite contre Mao Tsé-toung en 1949.

Résultat: le Kuomintang a perdu la moitié de ses sièges (68). Ces échecs stratégiques pourraient lui valoir de nouvelles scissions. Quelques-uns de ses députés se sont déjà déclarés favorables à la participation d'une coalition gouvernementale. Celle-ci est d'autant plus attendue de la part des 23 millions de Taïwanais que l'île plonge depuis le début de l'année dans une récession économique sans précédent depuis trente ans avec un taux record de chômage qui a grimpé à plus de 5%.

La victoire surprise du DPP est le plus mauvais des scénarios pour Pékin qui considère toujours Taïwan comme une «province rebelle». Pour une fois, les communistes n'ont pas tenté d'intimider les électeurs par des manœuvres militaires: par le passé, cela s'est toujours avéré contre-productif. Pékin n'en espérait pas moins un retour au pouvoir du Kuomintang dans trois ans, un parti dans lequel il peut avoir confiance puisqu'il partage l'idée d'une «Chine unique». Dimanche, le pouvoir et les médias chinois n'ont fait aucun commentaire. Alors que les indépendantistes gagnent en voix, Pékin devra bien accepter le dialogue avec Chen Shui-bian. Ce dernier a d'ailleurs mis beaucoup d'eau dans son vin depuis son élection en proposant à plusieurs reprises le dialogue et en allant jusqu'à évoquer ses racines continentales. Même la vice-présidente Annette Lu, une radicale, s'est récemment laissée aller à évoquer un futur commun avec la Chine.

Ces discours interviennent alors que l'île dépend de plus en plus du continent chinois, seule locomotive de la croissance dans la région. Les hommes d'affaires taïwanais se ruent littéralement vers Shanghai pour investir. De ce point de vue, les dirigeants chinois sont sereins: l'île subit une intégration économique accélérée. Et le renforcement apparent du camp indépendantiste sur le plan politique ne peut occulter un rapprochement de fait.