A Lille, DSK préside son procès

France C’est un Dominique Strauss-Kahn très sûr de lui qui a comparu mardi

L’ancien patrondu FMI a dominé débats… et victimes

L’intrigue est rebattue depuis plus d’une semaine. Restait à découvrir la vedette, celui sur les épaules de qui reposent ces trois semaines de procès au Tribunal correctionnel de Lille. Dominique Strauss-Kahn était, mardi, la pièce à la fois maîtresse et manquante de ce puzzle libertin que les juges s’efforcent de reconstituer depuis le 9 février. Une première journée d’audience dont l’ancien patron du Fonds monétaire international est sorti tel qu’on le connaissait avant sa descente aux enfers politiques, à la suite de l’affaire du Sofitel de New York en mai 2011: impérial, habile à mêler dans une même phrase cynisme et compassion, président auto-intronisé de sa défense assurée, sur les bancs des avocats, par son défenseur en chef aussi âgé que respecté: Me Henri Leclerc.

Ceux qui croyaient l’homme affaibli, miné par les accusations de «proxénétisme aggravé» auxquelles il fait face, peuvent – du moins au vu de sa prestation d’hier – remballer leurs doutes. DSK, à la barre du Tribunal de Lille, a fait du DSK. Parfois jusqu’à la caricature.

La petite dizaine de soirées libertines détaillées dans les 200 pages de l’ordonnance de renvoi des juges d’instruction? «Elles étaient des soupapes d’oxygène, des moments de détente car j’étais, alors, aux quatre coins de la Terre.» La pratique, assumée, du libertinage et les pratiques sexuelles parfois «contre nature» relatées par les jeunes femmes aujourd’hui parties civiles? «J’ai toujours pensé que la vie privée est la vie privée. Vu mon statut, le libertinage était un risque. Mais je l’acceptais. Quant aux rapports sexuels, nous n’en avons pas le même souvenir. Les moments que ces femmes disent avoir vécus de façon désagréable, je m’en souviens, moi, comme des moments ludiques.»

Le fait que ces libertines étaient rémunérées pour le satisfaire? «Je ne l’ai jamais su. Mes amis me le cachaient et c’est compréhensible: s’ils l’avaient dit, j’aurais tout arrêté. J’aime que ce soit la fête. Je suis toujours venu à ces soirées accompagné. Je n’aime pas les relations «glauques» avec les prostituées. Lesquelles, en plus, peuvent être sous la pression de leurs souteneurs ou de policiers. Avoir des relations avec des prostituées aurait été bien trop dangereux…»

Alors que l’ancien ministre français des Finances se cramponne solidement au pupitre de béton face au président du tribunal, Bernard Lemaire, on relit les accusations les plus dures portées par Jade et Mounia, les deux «libertines» auxquelles il a été confronté hier. On écoute leurs descriptions de ces relations «consenties» mais tarifées et toujours «dans un rapport de force». On voit Mounia – un surnom – commencer à pleurer. On entend Jade répondre du tac au tac, façon dialogue de film, «qu’elle ne pouvait pas, dans cette boîte échangiste parisienne, dialoguer avec DSK, car elle l’avait en bouche». On croit être dans le fossé moral, sexuel, social. Mais Dominique Strauss-Kahn ne cille pas. Il échange à voix basse trois mots avec l’un des autres prévenus qui organisait ces rencontres, l’entrepreneur Fabrice Paszkowski. Puis il fixe le président. Sa voix est posée, ferme. Ses mots triés, assemblés: «Il m’est arrivé, dans cette vie libertine, de rencontrer au moins dix fois des femmes qui s’offraient…» L’effronterie d’un accusé? Non. La provocation calculée d’un homme qui sait que rien, dans le dossier, ne prouve sans faille qu’il avait connaissance des rémunérations données aux filles, et surtout – l’objet du délit supposé – qu’il aurait demandé à organiser «ces soirées» en réunion, et sélectionné les candidates, passant ainsi du stade de libertin à celui de proxénète…

Les avocats? Ils égrènent leurs questions pour dédouaner leurs clients de telle ou telle accusation. Jade et Mounia? Elles tiennent, tenaces, répétant que «tout le monde savait» qu’elles se prostituaient, et que tout était fait pour lui, ce client d’exception dont elles racontent les différents visages: courtois certes, mais pressé, dominateur, pervers, amateur de relations sans préservatif. Avant, toutes deux, d’encaisser les coups de la défense, de reconnaître des relations «consentantes» avec les prévenus, de ne plus être si sûres du nombre de filles – on passe de huit à quatre – qui partagent, un soir, le lit du «partouzeur» DSK.

On y est depuis le début de ce procès: dans ce mélange de promesses, d’argent, d’affection parfois et de chair dévoyée toujours, dans lequel évoluaient ces escort girls appelées pour satisfaire celui dont ses proches taisaient au début le nom, mais que tout le monde connaissait à la fin. On retombe encore dans ce fossé, où s’ébrouait de 2008 à 2011, le candidat favori à la présidence de la République française. Et l’on comprend soudain le problème: DSK aimait vraiment cela. Ces notables à sa botte. Ces filles «offertes». Ce piège de sexe et de pouvoir.

«Il m’est arrivé, dans cette vie libertine, de rencontrer au moins dix fois des femmes qui s’offraient…»