Ce soir, ils seront tous au Palais Saint-Sauveur. C’est ici, à Lille, fief socialiste français s’il en est, que leur candidat Benoît Hamon – 53% au premier tour dans la ville – a décidé de clore sa campagne pour le second tour de la primaire «citoyenne». Lieu symbolique. En octobre 2011, la maire de la ville Martine Aubry, alors finaliste de la primaire du PS face à l’actuel président François Hollande, avait aussi réuni les Lillois dans l’espoir de l’emporter à l’arraché.

Notre éditorial: Présidentielle française, l’imprévisible laboratoire

«Si vous me dites que nous sommes une ville symbole pour le PS et pour la gauche, je peux difficilement vous contredire», sourit Martine Filleule, patronne de la «fédé» socialiste du Nord. Souvenirs lointains d’industrie textile et de charbonnages. Quartier populaire, face à la direction régionale de la gendarmerie. Dans la salle d’accueil de sa permanence, une affiche d’il y a cinq ans montre François Hollande, alors amaigri, sur l’affiche d’un de ses ultimes meetings de candidat, le 17 avril 2012, à Lille-Grand Palais. Nouveau sourire: «Je vais vous étonner, mais l’atmosphère pour cette primaire-ci a été très bonne», poursuit la responsable du parti, minimisant les «bugs» enregistrés pour le décompte de la participation au premier tour dimanche dernier. Message clair: le PS lillois n’explosera pas au lendemain du duel entre Benoît Hamon et Manuel Valls. Promis.

Des propositions qui rassemblent

Les choses, pourtant, ont bien changé depuis ce printemps 2012 chargé d’espoir. Abdé Kouta est documentariste, issu des quartiers difficiles du sud de Lille. Il a gardé de François Hollande l’image d’un candidat qui avait promis de changer la France. «On s’était tous mobilisé pour virer Sarkozy. On avait tous enregistré les promesses du discours du Bourget. On y croyait». Mauvaise pioche. Les jeunes militants socialistes nordistes ne croient plus, aujourd’hui, au discours de Manuel Valls sur la gauche de gouvernement. Leur cœur bat pour Benoît Hamon, arrivé en tête au premier tour dans leur ville avec 53% des voix: «Il est le seul à formuler des propositions qui ne nous divisent pas et qui parlent à notre sphère intime», explique Camille Bertin, une jeune professeure d’éducation physique, conseillère municipale à Faches-Thumesnil. Intime? «Oui, car quand il parle d’interdire les polluants, d’un nouveau mode de vie plus écologique, ou de créer un revenu universel d’existence pour les jeunes, c’est une autre société qui se dessine».

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Le raccourci lillois en dit long sur l’état du Parti socialiste français. Et sur son avenir. La ville fut longtemps le fief de Pierre Mauroy, figure historique de la social-démocratie. Lui aussi fit rêver, à la tête du premier gouvernement nommé par François Mitterrand, en 1981. Il promettait alors de changer la vie. La suite fut bien plus compliquée. Mais le souvenir perdure. Mauroy-Hamon, même combat? «Non corrige Manuel Rodriguez, 20 ans, encore étudiant. Nous ne sommes pas naïfs. Mais on ne veut juste pas abdiquer la volonté de changer les choses. C’est le rôle de la gauche. Sa mission». La discussion vire sur la place du travail, sur le besoin de plus de flexibilité exprimé par les entreprises. Tir de barrage: «Pour des jeunes comme nous, la fameuse loi travail votée sous le gouvernement de Manuel Valls est d’abord synonyme de violences policières poursuit Abdé. Ici, à Lille, les flics ont tapé sur les manifestants qui refusaient la précarité. C’est dire…»

Benoît Hamon a bien joué. Bien ciblé son discours. Bien compris les impasses du quinquennat naufragé de François Hollande. Telle est la conviction de Pierre Mathiot, ancien patron de Sciences Po Lille: «Toute une population de jeunes éduqués, sans boulot à la sortie de leurs études, se sent déclassée. Sans pour autant vouloir entonner le refrain colérique de Jean-Luc Mélenchon et de l’extrême gauche». La mayonnaise a donc pris. Vraiment? «L’effet Hamon est incontestable dans nos sections et sur le terrain confirme Walid Hanna, médecin et deuxième adjoint de Martine Aubry à la mairie de Lille. Il sait parler à ceux qui ont envie de gauche. Je vois des mélenchonistes revenir vers nous, par curiosité».

Je vois des mélenchonistes revenir vers nous, intéressés.

Lille croit encore au Parti socialiste. En mars 2014, la ville n’est pas tombée dans l’escarcelle de la droite, même si la région Nord-Pas-de-Calais – aujourd’hui rebaptisée Hauts-de-France a, elle, basculé fin 2015. Pourquoi, alors, ce rejet de la présidence Hollande? «Parce que nous ne sommes plus des godillots, s’énerve une permanente du PS. Même le socialisme municipal n’existe plus. On jauge les personnalités, les idées, l’envie, la capacité d’incarner». Or à cette aune, Manuel Valls est ici rejeté. «Il a manqué au duo Hollande-Valls ce que Jospin avait réussi: l’incarnation d’une authenticité de gauche. L’Elysée les a piégés» complète notre interlocutrice. D’où, jugent pas mal de commentateurs, le bon score à la primaire de Benoît Hamon, si peu «présidentiable» et perdant programmé pour l’Elysée: «C’est juste faux, s’insurge Camille Bertin. Hamon a pour lui une dynamique complètement différente. On parle en famille de ses propositions. Il nous fait réfléchir. Il fait sauter les verrous du parti.»

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La Grand-Place de Lille est animée. Journée froide, mais ensoleillée. Deux étudiants hèlent les passants avec leurs tracts «Hamon Président». On se moque un peu. Trop inexpérimenté. Pas assez régalien. La réplique fuse. Marc interrompt sa distribution: «Hollande avait su nous séduire. Valls veut nous museler. Hamon réussit à nous convaincre car il parle de notre quotidien: plus d’emplois industriels, des allocations que le revenu universel permettra de compléter d’au moins 150 euros par mois». Un mot jaillit: «impulsion positive». Un autre terme pour «rêve»: «Peut-être. Mais je préfère cela à précarité, compétitivité et à cette identité ressassée au point de discriminer et de nous jeter les uns contre les autres» conclut Jérémy Cadart, responsable des jeunes socialistes lillois. La jeunesse française est angoissée. Le remède Hamon réussit, côté gauche, à la tranquilliser.


Macron, l’autre étoile du Nord

L’ancien ministre de l’Economie était à Lille le 14 janvier. Il a fait salle comble et ratissé large. Y compris à gauche

Avantage Emmanuel Macron: en déplacement au Zénith de Lille le 14 janvier, l’ancien ministre de l’Economie a rassemblé sans peine plus de cinq mille personnes. Benoît Hamon, lui, devrait en réunir trois mille ce vendredi soir dans la salle plus petite qu’il a choisi pour son dernier meeting. Un score qui le placerait à égalité avec le meeting de la maire de la ville, Martine Aubry (qui lui a dès lundi apporté son soutien) à la fin de la primaire PS de 2011. Plus qu’une bataille de chiffres, un test: «Je suis très confiant, pronostique Walid Hanna, médecin et responsable socialiste municipal. Hamon sait parler à la gauche qui a envie de gauche. Même mes patients m’interrogent. Les lignes bougent.»

Origines

La comparaison est valide. Car dans cette métropole tournée vers la Belgique voisine et vers l’Europe, technopole saluée par les investisseurs étrangers, les options sociales-libérales d’Emmanuel Macron font mouche. Ce dernier y profite de ses origines, puisqu’il a grandi à Amiens, en Picardie voisine, désormais intégrée à la région des Hauts-de-France. «J’ai été frappé de voir la curiosité et l’enthousiasme lors du meeting de Macron, commente l’ancien éditorialiste politique de RTL Dominique Pennequin, installé à Lille. Il ratisse très large». Fait intéressant dans ces terres nordistes, de plus en plus labourées par le Front national – Marine le Pen est élue de Hénin Beaumont, devenue municipalité frontiste depuis mars 2014 – une partie de l’électorat FN est même happée: «Je connais des notables lillois lassés de la politique et du système qui se sont laissés tenter par le FN, analyse le politologue Pierre Mathiot, devant les locaux flambant neufs de Sciences Po Lille. Or l’offre de Macron, elle aussi antisystème, leur plaît et les rassure.»

Les techniciens supérieurs vont chez Hamon, les ingénieurs chez Macron

Le clivage fort, dans cette région traumatisée par le chômage de masse (12% de la population active), porte sur la conception du travail. Benoît Hamon répète que celui-ci va se raréfier, que la croissance sera anémiée, que l’Etat providence doit donc se réinventer via le revenu universel pour tous, aux environs de 750 euros. Emmanuel Macron reste l’avocat des entreprises, de l’économie numérique, de l’innovation. Chez les jeunes, son public est plus qualifié, plus diplômé. «Les techniciens supérieurs vont chez Hamon, les ingénieurs chez Macron», ironise un cadre du PS local. Abdé Kota, militant des jeunes socialistes nordistes, n’est pas d’accord. Il n’a pas apprécié que le leader «d’En Marche!» dénonce, à Lille, les ravages de «l’alcoolisme et du tabagisme» pourtant réels. La riposte est prête. «Le programme de Macron est celui des patrons. Il n’est pas de gauche. A Lille, nous allons le marteler.»


«L’Elysée est bien notre objectif»

Laura Slimani, 27 ans, est la présidente des Jeunes socialistes européens. Elle refuse de voir dans la primaire un règlement de comptes interne au PS

Sa satisfaction est visible. Désormais présidente des jeunes socialistes européens – élue lors du congrès de Winterthour, en Suisse, en avril 2015 – la Française Laura Slimani nous montre sur son smartphone la vidéo de soutien à Benoît Hamon enregistrée par le ténor socialiste belge Paul Magnette. Un joli coup politique qui sera, selon elle, suivi de nombreux autres…

Le Temps: Après leur dernier débat télévisé jeudi, Benoît Hamon vous paraît-il assuré de l’emporter face à Manuel Valls au second tour de la primaire?

Laura Slimani: La dynamique en sa faveur me paraît très difficile à renverser. Je m’attends, dans cette dernière ligne droite à une forte mobilisation en sa faveur, en particulier du côté des jeunes. Sa proposition de revenu universel touche vraiment les 18-35 ans, dont il a perçu la précarité et la détérioration des conditions de travail. Son volontarisme écologique répond aussi à nos angoisses permanentes. La cohérence est de son côté. Les inscriptions, sur le site web de sa campagne, sont en forte augmentation.

– Pour autant, la différence à l’issue du premier tour de la primaire n’est pas si énorme. 36,3% contre 31%…

– Benoît a réalisé de très beaux scores dans les grandes métropoles où sont les grands réservoirs d’électeurs. 53% à Lille. Plus de 50% à Lyon. 48% à Rennes ou à Rouen, ville où je suis conseillère municipale. Si vous ajoutez à ce réservoir de voix les suffrages des partisans d’Arnaud Montebourg et sans doute ceux d’une partie des électeurs de Vincent Peillon, la majorité devrait être assez facilement atteinte ce dimanche. Le séisme pro-Valls me paraît peu probable. Le malaise suscité par le quinquennat écoulé dans les rangs socialistes, le sentiment de trahison sont trop grands pour que les électeurs de gauche acceptent de tourner la page et d’accorder leur confiance à l’ancien premier ministre.

– Beaucoup doutent de la carrure «présidentielle» de votre candidat. On dit qu’il vise surtout le PS…

– L’Elysée est bien notre objectif. Nous pourrons compter sur la machine du Parti socialiste. L’idéal serait bien sûr d’aboutir à une seule candidature à gauche: celle de Benoît Hamon. Il faudra vite ouvrir des discussions, notamment avec Jean-Luc Mélenchon.

– Pourquoi Hamon séduit-il les jeunes socialistes français?

– Parce qu’il a compris comment nous vivons, et ce à quoi nous aspirons. Le mode de vie actuel, et le stress qu’il génère, est intenable pour une grande partie de la jeunesse. Ses propositions, exposées lors du débat télévisé de jeudi, en faveur de la culture et des artistes résonnent aussi très bien. Sa force est de ne pas stigmatiser. Sa vision de la laïcité est une vision de liberté. Le revenu universel d’existence vise à mieux vivre ensemble. Sa modestie plaît. Benoît ne se comporte pas comme un baron socialiste. Il mise sur l’aventure collective.

– N’est-ce pas un peu trop facile de promettre un revenu universel, un grand infléchissement écologique…

– La proposition de revenu universel est calibrée. Il sera d’abord institué pour les jeunes, et remplacera les minimums sociaux. La volonté de tenir des conférences citoyennes correspond aussi à une demande forte des électeurs. Faut-il cesser de vouloir réinventer l’avenir, et renoncer à répondre aux défis actuels? Benoît Hamon s’emploie à créer un consensus autour de ses idées. Cette primaire sera notre tremplin.