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Les limites de l'«embaucher américain» de Donald Trump

Le président des Etats-Unis veut lutter contre «la fraude et les abus» au niveau des visas accordés aux travailleurs spécialisés étrangers. Mais son décret signé mardi ne propose pas de grands changements

«Acheter américain, embaucher américain». Donald Trump a concrétisé mardi son slogan de campagne favori en signant un décret enjoignant aux agences fédérales d’agir en ce sens. Mais le champ d’action du président est faible: son texte a avant tout une portée symbolique.

C’est lors d’un déplacement à Kenosha, dans le Wisconsin, qu’il a fait cette annonce, après avoir visité Snap-on Tools, une entreprise spécialisée dans la fabrication d’outils. «Ensemble, nous allons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour nous assurer que plus de produits soient estampillés de ces mots merveilleux: made in the USA», a-t-il lancé.

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Donald Trump confirme son élan protectionniste alors même que sa fille Ivanka ne donne pas vraiment l’exemple. Des produits de sa marque «Ivanka Trump» sont «made in China», et le soir même de son repas avec le président chinois en visite à Mar-a-Lago, sa société a obtenu trois nouvelles autorisations de commercialisation en Chine, précise AP. Les cravates et chemises de la «Donald J. Trump Collection» sont également fabriquées en Chine, au Bangladesh, au Honduras ou encore au Vietnam. Donald Trump a par ailleurs engagé plusieurs employés étrangers dans sa résidence de Mar-a-Lago.

85 000 visas H-1B par année

Avec ce nouveau décret, le président des Etats-Unis a pour but de préserver les emplois américains et de relancer l’économie du pays, insiste-t-il. Il avait évoqué son intention de taxer lourdement les produits étrangers importés, en ayant particulièrement la Chine dans le viseur, mais ce point n’était pas à l’ordre du jour mardi. Il a surtout été question des visas H-1B pour travailleurs spécialisés, très prisés des sociétés de la Silicon Valley actives dans les nouvelles technologies, car elles engagent de nombreux scientifiques, ingénieurs et programmateurs informatiques étrangers, des Indiens en particulier.

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Cette catégorie de visas, en principe valables pour une durée de trois ans, est actuellement limitée par le Congrès à 65 000 personnes par année, précisément pour protéger les travailleurs américains et préserver la stabilité des salaires aux Etats-Unis. 20 000 de plus sont octroyés pour les diplômés de 3e cycle. Ils sont attribués selon un système de loterie. Donald Trump dit vouloir lutter contre «la fraude et les abus» entourant ces visas. Selon lui, des travailleurs peu qualifiés et peu payés les obtiennent également, et volent des postes de travail à des Américains.

«Cela doit cesser», a-t-il martelé mardi. «Les employés américains ne doivent plus être remplacés par des étrangers. Les emplois doivent en premier lieu être offerts aux Américains.» Le message est clair. Sa marge de manœuvre reste toutefois faible: sans réforme du Congrès, il ne peut pas lui-même limiter le nombre de visas attribués aux travailleurs spécialisés. Et l’opposition gronde déjà. La Chambre de commerce américaine est rapidement montée au front pour défendre ces visas, tout comme des sociétés de la Silicon Valley. Pour elle, «ce serait une erreur de fermer la porte aux travailleurs qualifiés du monde entier qui peuvent contribuer à la croissance des entreprises américaines et rendre les Etats-Unis plus compétitifs».

Des systèmes d’immigration au mérite

Le volet «Embaucher américain» du décret doit donc avant tout être compris comme une forte «incitation», un appel aux entreprises à favoriser les Américains. Concrètement, le décret ordonne aux ministères des Affaires étrangères, du Travail, de la Justice et de la Sécurité intérieure de lutter contre les abus, et de proposer des réformes pour que le programme H-1B «revienne à son objectif initial: donner des visas aux postulants les plus diplômés sur les postes les mieux payés». Le 1er mars, Donald Trump avait déjà dénoncé, lors de son discours devant le Congrès, le recours à une immigration peu qualifiée. Il avait déclaré vouloir s’inspirer des systèmes en place au Canada et en Australie basés sur le mérite.

Pour le volet «Acheter américain», même topo. Donald Trump reste dans le registre de l’incitation. Il invite à mieux appliquer les réglementations en vigueur qui encouragent à recourir à des biens fabriqués aux Etats-Unis dans les contrats publics. Scott Paul, le président de l’Alliance des fabricants américains dont le profil Twitter @KeepitMadeinUsa annonce la couleur, se déclare toutefois satisfait du message: «La politique de notre gouvernement doit être de maximiser l’utilisation d’acier, de fer et de biens manufacturés américains achetés avec les deniers publics. Nous sommes satisfaits que le président soit d’accord avec cela.»

Mais à quel prix? Dans son rapport «Perspectives économiques mondiales» publié le jour même de la promulgation du décret consacrant la vision «American First» de Donald Trump, le FMI avertit: le protectionnisme serait une «mesure d’automutilation car il en résulterait une hausse des prix pour les consommateurs et les entreprises, une baisse de productivité et une diminution de revenus».

Un Etat passé en mains républicaines

Donald Trump, très en verve sur son podium de Kenosha, a également annoncé que de «grandes choses sur le front du commerce» allaient encore arriver durant ce mois. Il a, en prenant la défense des agriculteurs américains, fustigé le Canada. Et s’en est une nouvelle fois pris à l’Alena, l’Accord de libre-échange nord-américain qui regroupe Etats-Unis, Canada et Mexique: «C’est un désastre total, on doit s’en débarrasser une fois pour toutes.»

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Le lieu choisi, l’Etat du Wisconsin, ne doit rien au hasard. De rouge, il est passé de justesse au bleu avec l’élection de Donald Trump, alors qu’aucun candidat républicain à la présidence n’avait réussi à s’y imposer depuis 1984. Le timing est également calculé: Donald Trump arrive bientôt à ses 100 premiers jours à la tête des Etats-Unis et les bilans commencent à pleuvoir dans les médias américains. Il s’est fait geler ses décrets anti-immigration, il a échoué dans sa tentative d’abroger l’Obamacare, n’a pu imposer son candidat à la Cour suprême, le juge Neil Gorsuch, que d’extrême justesse, et a retardé sa grande réforme fiscale. Il a aussi déçu ses propres électeurs en intervenant sur les dossiers syrien et nord-coréen. Il était pour lui nécessaire de replacer le curseur sur une de ses promesses de campagne phares, l’emploi, et rassurer son électorat de base. Même si le décret signé mardi ressemble pour l’instant un peu à une coquille vide.

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