Le chiffre est à première vue impressionnant: le gouvernement britannique a été obligé de reconnaître mardi qu'il avait oublié de comptabiliser 300000 immigrants qui étaient arrivés sur le marché du travail depuis dix ans. Jusqu'à présent, les statistiques officielles parlaient de 800000 nouveaux arrivants en une décennie. Désormais, il s'agit de 1,1 million. Soit une erreur de presque 40%.

La ministre de l'Intérieur, Jacqui Smith, s'est publiquement excusée. «Bien sûr, il est mauvais que ces chiffres soient faux et j'en suis désolée.» L'opposition conservatrice en a immédiatement profité pour s'inquiéter du fait que le gouvernement «ne connaisse pas le nombre réel de travailleurs étrangers».

Mais au-delà de la joute oratoire, la polémique illustre à quel point l'immigration est en train de devenir un sujet politique brûlant en Grande-Bretagne. Le premier ministre, Gordon Brown, l'a d'ailleurs bien senti, promettant des «emplois britanniques pour les travailleurs britanniques» lors d'un récent discours.

Il faut dire que le flux migratoire de ces dernières années est spectaculaire. Depuis l'élargissement de l'Union européenne en mai 2004, près de 700000 Européens de l'Est - pour les deux tiers des Polonais - se sont installés en Grande-Bretagne. Le solde migratoire (immigration - émigration) a été de 159000 personnes l'an dernier. Et la tendance devrait s'accélérer. Selon l'Office national des statistiques, la population britannique va nettement augmenter dans les années à venir, essentiellement à cause de l'immigration: elle va passer de 60 millions actuellement à 71 millions d'ici à 2030.

«Ces chiffres signifient que la société britannique sera modifiée irrévocablement pour nos enfants et nos petits-enfants. Ces changements fondamentaux se passent sans que le public n'ait son mot à dire», maugrée Migration Watch, une association qui prône une forte limitation de l'immigration.

Ces plaintes viennent s'ajouter à celles de nombreuses autorités locales, qui affirment que l'afflux soudain d'immigrés pose des contraintes intenables sur les services sociaux: les écoles, les services de santé ou les logements sociaux n'arrivent plus à faire face dans certaines régions.

Pourtant, à y regarder de plus près, l'immense majorité des études économiques montre que l'immigration de ces dernières années a été bénéfique à la Grande-Bretagne. «En dix ans, 2,7 millions d'emplois ont été créés, explique Christian Dustmann, qui dirige le Centre de recherche et d'analyse de la migration (CReAM). L'immigration était essentielle pour fournir la main-d'œuvre nécessaire. Il n'y avait pas assez de travailleurs britanniques pour cela.» De plus, il souligne que les nouveaux immigrés possèdent un niveau de qualification supérieur à la moyenne britannique. «Ces gens recourent effectivement aux services sociaux, mais ils les financent en payant des impôts.»

Mais malgré les clairs avantages économiques de l'immigration de la dernière décennie, le sujet est politiquement brûlant. Pour répondre aux critiques, le gouvernement va introduire l'année prochaine un système de migration à points, prenant exemple sur l'Australie: les qualifications, la maîtrise de l'anglais et le pays de provenance apporteront un certain nombre de points donnant droit - ou non - à un visa. Mais Gordon Brown est face à un dilemme: s'il est obligé politiquement de tenir des propos durs contre l'immigration, il sait économiquement qu'il est obligé de continuer à faire venir des travailleurs pour faire marcher l'économie.