Le Temps: Ces gestes ont-ils une signification politique? Rachid Tlemçani: Ce qui se passe aujourd’hui en Algérie, en Tunisie ou dans les autres pays de la région, c’est l’apparition d’un nouveau phénomène: le suicide. Les politiques néolibérales, après une vingtaine d’années de mise en place forcenée, ont finalement atteint leurs limites. Elles ont donné peu d’opportunités à la jeune génération pour permettre son insertion dans le monde du travail. Elles ont laissé en marge de la société de l’information et des iPhone une fraction de la jeunesse. Ces laissés-pour-compte, dont certains sont des universitaires, trouvent tous les horizons fermés. La mal-vie, le chômage, le ras-le-bol les poussent au suicide dans une société embrigadée. Ces dernières années, les tentatives de suicide sous diverses formes se sont multipliées en Algérie. Chaque année, des milliers de jeunes Maghrébins tentent de traverser la Méditerranée dans des embarcations de fortune. Dans la plupart des cas, ces jeunes hommes n’atteignent pas le rivage, ils sont repêchés comme des épaves par les gardes maritimes. Les autorités locales tentent de freiner ce phénomène et ont mis au point des mesures administratives pour pénaliser ce comportement, appelé la «harga». – Mais «l’épidémie» d’immolations par le feu est-elle un nouveau phénomène dans la région? – Sept Algériens, dont une femme, à travers le pays se sont immolés par le feu cette année. En Algérie, ce geste n’est pas vraiment récent. En mai 2004, un père de famille s’est immolé par le feu dans la maison de la presse. Il espérait, ainsi, dénoncer «l’injustice, la corruption». En octobre 2009, un père de famille entend protester contre la démolition de sa construction. C’est devant le siège de la commune de la ville de Chlef qu’il s’asperge lui, puis sa famille, d’essence. En octobre 2010, une mère de trois enfants fut écartée de la liste des bénéficiaires de logements sociaux, à Tiaret. Pour contester cette «injustice», qu’on appelle «hogra», elle s’asperge d’essence au siège de la commune de la ville de Tiaret. Il ne s’agit que de quelques cas. – Les autorités algériennes sont-elles inquiètes? – Il n’y a pas eu le moindre commentaire d’indignation ou de compassion de la part des autorités du pays. Ces actes, très symboliques de l’échec des programmes économiques, ne semblent pas émouvoir les officiels. – Ce phénomène risque-t-il de prendre de l’ampleur dans la région? – On a constaté plusieurs cas d’immolations par le feu en Mauritanie, en Egypte. Ce phénomène, selon toute vraisemblance, va se propager dans les pays arabes. Il est plus politique que celui du kamikaze portant une ceinture d’explosifs. Les actes terroristes sont contre-productifs: l’opinion publique les condamne. Par contre, l’immolation est un acte isolé, il ne porte pas atteinte à la communauté, mais aux valeurs régaliennes de l’Etat. Avec la fin de l’islamisme radical, l’immolation par le feu pourrait devenir la symbolique de mobilisation des mouvements sociaux. La crise du pacte sécuritaire prend une nouvelle dimension dans la région. C’est un acte plus fort que la religion.