Etats-Unis

Le limogeage du patron du FBI renforce la suspicion sur les liens russes de Donald Trump

Outrés, les démocrates craignent que l’enquête sur les liens entre l’entourage de Donald Trump et Moscou ne s’enlise. Ils réclament la nomination d’un magistrat indépendant

Le limogeage mardi soir du patron du FBI fait émerger les pires craintes quant au déroulement de l’enquête sur l’affaire russe. Outrés, les démocrates ont rapidement réagi et le malaise a atteint les rangs républicains, qui jugent le timing particulièrement problématique. Pour Chuck Schumer, le chef de file de l’opposition démocrate au Sénat, la décision prise par Donald Trump est une «grave erreur». Sans la nomination d’un magistrat indépendant, avertit-il, «les Américains seront en droit de soupçonner que la décision de limoger le directeur Comey est une tentative d’étouffer l’affaire». Selon le New York Times, James Comey avait il y a quelques jours demandé au Département de la Justice des moyens supplémentaires, en argent et en personnel, pour que le FBI puisse enquêter correctement sur l’affaire russe.

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Une affaire qui empoisonne le mandat de Trump

L’affaire? Le patron du FBI dirigeait depuis juillet 2016 une enquête sur les éventuels liens entre l’équipe de campagne de Donald Trump et le gouvernement russe. Fait inhabituel, il l’avait confirmé lors d’une audition publique devant le Congrès, le 20 mars dernier. «J’ai reçu l’autorisation du ministère de la Justice de confirmer que le FBI, dans le cadre de sa mission de contre-espionnage, enquête sur les tentatives du gouvernement russe d’interférer dans l’élection présidentielle de 2016, a-t-il souligné. Cela inclut des investigations sur la nature des liens entre des individus liés à l’équipe de campagne de Donald Trump et le gouvernement russe, et pour déterminer s’il y a eu coordination entre la campagne et les efforts russes.»

Cette affaire empoisonne le début de mandat de Donald Trump. Pour rappel, la CIA a, dans un rapport secret révélé en janvier par le Washington Post, conclu que l’ingérence russe dans la présidentielle américaine avait bien pour but de faire élire Donald Trump. Des hackers russes ont piraté les comptes e-mails de responsable démocrates, dont le chef de campagne d’Hillary Clinton. Le FBI s’était rallié à ces conclusions, et a décidé d’enquêter sur ces liens troubles, afin de déterminer si Donald Trump et son équipe ont eux-mêmes appuyé, voire sollicité, ces actes de piratage.

Donald Trump ne s’attendait visiblement pas à un tel torrent de réactions. Mercredi matin, il tweetait, quelques heures seulement avant de recevoir le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov: «Comey a perdu la confiance de pratiquement tout le monde à Washington, républicains comme démocrates. Quand les choses se calmeront, ils me remercieront.» Et encore: «James Comey sera remplacé par quelqu’un qui fera beaucoup mieux et ramènera l’esprit et le prestige du FBI.»

«Une explication pathétique»

La veille, la raison officielle avancée par la Maison-Blanche pour justifier ce départ forcé ne s’est pas révélée très convaincante. Le ministre de la Justice, qui a dû lui-même se récuser dans l’affaire russe, pointe du doigt la manière dont James Comey a géré l’affaire des e-mails privés d’Hillary Clinton. James Comey avait été fortement critiqué pour avoir, à dix jours de l’élection présidentielle, relancé une investigation sur l’affaire. Une précédente enquête avait pourtant été classée en juillet. Elle avait mis en exergue l'«extrême imprudence» d’Hillary Clinton d’avoir, alors qu’elle était secrétaire d’Etat, utilisé sa messagerie privée à des fins professionnelles, mais avait conclu qu’aucun document ultrasecret n’avait apparemment été transféré par ce moyen.

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Cette décision de James Comey avait été perçue par les partisans d’Hillary Clinton comme une tentative de sabotage. La deuxième enquête, dont les résultats n’ont été divulgués que deux jours avant l’élection, n’avait rien révélé de nouveau. La semaine dernière, lors de son audition devant le Congrès, le patron du FBI avait avoué se sentir «assez malade» à l’idée que la réouverture de l’enquête ait pu avoir une influence sur l’élection. Quant à Hillary Clinton, elle a, cette même semaine, publiquement déclaré qu’elle serait présidente sans l’interférence de James Comey, WikiLeaks et Vladimir Poutine.

Pour le sénateur démocrate Patrick Leahy, cette explication est «absurde». «Ce n’est rien de moins que nixonien», commente-t-il. Une allusion au «massacre du samedi soir»: le 20 octobre 1973, le président Nixon a décidé de limoger le procureur indépendant Archibald Cox, qui enquêtait sur le scandale du Watergate. «Cette explication pathétique cherche à dissimuler une vérité indéniable: le président a limogé le directeur du FBI au milieu d’une des enquêtes de sécurité nationale les plus importantes de l’histoire de notre pays.» Le leader du parti démocrate, Tom Perez, parle, lui, d'«abus de pouvoir flagrant».

Les mensonges de Michael Flynn

C’est désormais un FBI privé de sa tête et sur lequel le président américain jette le discrédit qui est censé poursuivre l’enquête sur l’affaire russe. Le Congrès mène ses propres enquêtes et vient d’auditionner une nouvelle fois James Comey, ainsi que l’ex-patron du Renseignement américain et Sally Yates, l’ancienne ministre de la Justice par intérim que Donald Trump avait licenciée. Très nerveux, le président s’était fendu d’une série de tweets agressifs lundi. Il a toujours nié en bloc toute collusion avec Moscou.

Mais l’affaire, qui a connu de nombreux rebondissements, l’a déjà contraint à se séparer de son conseiller à la sécurité nationale. Michael Flynn avait menti, en niant des contacts avec l’ambassadeur russe à Washington. Jeff Sessions, le ministre de la Justice, était lui aussi en difficulté, pour les mêmes raisons, mais Donald Trump a toujours pris sa défense.

En résumé: à la veille de l’élection présidentielle, James Comey était accusé d’avoir saboté les chances d’Hillary Clinton d’être élue; le voilà écarté par Donald Trump, pour l’éloigner de l’affaire russe, alors que les démocrates, qui réclamaient sa démission quelques mois plus tôt, volent désormais à son secours. Dépeint comme tenace, il a longtemps été membre du parti républicain, mais c’est Barack Obama qui l’avait nommé à la tête du FBI. Le profil du futur patron de l’agence sera scruté avec beaucoup d’attention.

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Repères

Le FBI

Le Federal Bureau of Investigation (FBI) est le principal service de police judiciaire des Etats-Unis. Il sert parallèlement de service de renseignement intérieur.

Créé en 1908 sous le nom de Bureau of Investigation (BI), il compte aujourd’hui quelque 35 000 employés et possède des antennes dans plus de 400 villes américaines, ainsi que dans une cinquantaine d’ambassades à travers le monde.

Ses directeurs, dont le mandat peut durer jusqu’à dix ans, ne peuvent être démis que pour faute grave.

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