Sur le port du Pirée, Tammam s’écrie: «C’est la jungle ici!» Un triste spectacle se déroule sous les yeux de ce Syrien de 19 ans. Afghans d’un côté, Syriens de l’autre, le parking du Terminal E1 où tous campent dans des conditions déplorables s’est transformé en champ de bataille. Tout a commencé par une rixe au Terminal E2. La police a d’abord été prise à partie par quelques réfugiés. «Je suis Afghan, pourquoi ne m’ouvrez-vous pas vos frontières?», criait l’un d’eux, persuadé que les Syriens, privilégiés, pouvaient passer alors que la route vers le nord de l’Europe est désormais fermée pour tous. La rixe a finalement dégénéré en affrontement interethnique. Bilan: 8 blessés.

Fuyant la guerre en Syrie, Tammam et sa famille ont débarqué au Terminal E1, le 8 mars. Maintenant, il court pour échapper aux violences, son frère de 3 ans dans les bras. Ils dormaient sous une tente quand tout a dégénéré. Des réfugiés fondent en sanglots. D’autres protègent leurs bébés des jets de pierre. La police, qui a un poste sur place, n’est intervenue qu’au bout d’une bonne demi-heure. «Nous n’avions pas reçu d’ordre», confie un agent.

Le passeur avait dit…

Destiné aux touristes en transit vers les îles, le Pirée s’est transformé en camp d’urgence au fur et à mesure que les frontières autour de la Grèce se fermaient. Sur les parkings des terminaux, les files de camions prêts à embarquer ont cédé leur place aux alignements de tentes igloos. Dans les halls d’accueil, les sols sont jonchés de sacs de voyage, de chaussures, et de couvertures siglées du HCR, l’agence de l’ONU en charge des réfugiés. Des enfants pleurent.

5700 des 51 000 migrants – en majorité en provenance de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan – bloqués en Grèce sont regroupés sur le Pirée, selon les ONG. Sur deux kilomètres, du Terminal E1 au E3, c’est la désolation: files de tentes, linge suspendu aux barrières, sanitaires chimiques et, par terre, des migrants blottis les uns contre les autres, avec un sac de couchage pour abri. «Le passeur avait dit que nous aurions des vêtements neufs et un toit! Voilà où nous sommes!», s’insurge Suhayb. Cet Irakien a rejoint le territoire avec son frère de 19 ans dans un zodiac surchargé, sur une mer d’hiver, dangereuse.

La route des Balkans s’arrête au Pirée

«C’est vrai que nous serons renvoyés en Turquie?» demande Tammam. Lorsqu’il a quitté la Syrie, le 17 février, il espérait rejoindre au plus vite l’Allemagne où un de ses frères s’est installé en décembre. L’accord du 18 mars entre Bruxelles et Ankara en aura décidé autrement. Au programme: renvoi en Turquie des migrants arrivés en Grèce après le 20 mars et clôture définitive des frontières. Mais, au Pirée, l’information n’est pas claire. Qui sera renvoyé? Pourquoi? Seule certitude: la «route des Balkans» s’arrête dans ce port, là où elle devait commencer.

Dans un container transformé en bureau installé par le HCR, les migrants peuvent s’inscrire pour demander l’asile. «Nous n’avons pas eu de réponse», explique Suhayb. Un compagnon de traversée explique qu’il faut contacter le service grec de demande d’asile par Skype par le biais d’une ONG. «Ils ne répondent pas aux identifiants inconnus!» «Nous sommes débordés», reconnaît un responsable du dossier «migrants». «Epuisé par six années d’austérité, notre pays fait face à d’importantes diminutions des personnels administratifs», souligne Giorgos Kyritsis, le porte-parole de SOMP, l’agence qui coordonne les efforts d’Athènes face à cette crise.

«Victimes collatérales»

Philippe Leclerc, représentant du HCR en Grèce, constate que «beaucoup de familles vivent au Pirée dans des conditions déplorables». Chaque jour, des bénévoles distribuent repas, vêtements, tentes et couvertures aux nouveaux arrivants. Ils s’inquiètent de la multiplication des violences. Mardi soir, une annonce faisait état d’une évacuation du port. «Nous ne savons pas où iront les migrants, s’insurge une bénévole. Est-ce normal de trimbaler comme ça ces gens?»

«Il faut aider la Grèce à loger ces personnes sur son territoire. Le HCR et les Etats européens doivent exercer cette solidarité», estime le représentant de l’agence de l’ONU. Aucun fonctionnaire promis par l’accord du 18 mars afin de gérer la situation n’est arrivé. Les «relocalisations» auxquelles se sont engagés les Etats-membres tardent à se concrétiser.

«Nous ne sommes pas prêts de quitter la Grèce!», lâche Tammam. Au lendemain des attentats commis à Bruxelles par l’Etat islamique, il craint d’être une «victime collatérale». Il a fui la guerre, le régime de Bachar Al Assad et Daesh. Il doit vivre avec la suspicion d’être traité de terroriste. Il venait en Europe chercher «la paix et la stabilité» et découvre le rejet. A quai.