Dans les rues de Pristina, Wesley Clark est omniprésent. Physiquement, la semaine dernière, où il est venu commémorer les sept ans de la libération du Kosovo. Virtuellement aussi. D'innombrables affiches arborent le portrait de l'ancien commandant en chef des forces de l'OTAN dans la province autonome de Serbie. Il incarne, pour les Kosovars albanais, la bienveillance de la communauté internationale.

Pourtant, depuis que les fondations d'un Etat indépendant apparaissent, les Kosovars s'impatientent. Le protectorat onusien commence à peser. Ils aspirent à un transfert de pouvoir plus rapide de la Mission d'administration intérimaire des Nations unies (Minuk) aux autorités locales. Président du Kosovo, Fatmir Sejdiu, successeur de feu Ibrahim Rugova, admet que le processus est trop lent. «Des privatisations auraient pu aller beaucoup plus vite. Et l'équation est claire: sans développement économique, il n'y aura pas de démocratie. Et sans indépendance, il n'y aura pas de développement économique.»

Ancien commandant de l'UÇK

Personne n'illustre mieux le grand chamboulement du Kosovo qu'Agim Çeku. Ancien officier croate et yougoslave, il fut le commandant de la redoutée Armée de libération kosovare (UÇK). Il est aujourd'hui premier ministre d'un gouvernement formé déjà de quinze ministres. Grâce aux administrateurs internationaux, un parlement provisoire et un président ont été élus. Fier de son parcours pour le moins hétéroclite, Agim Çeku est un peu à l'image de son bureau, où il reçoit Le Temps: dépouillé des fardeaux du passé. «L'indépendance du Kosovo, seule option acceptable, permettra de dessiner une nouvelle carte des Balkans», souligne-t-il tout en confessant que l'ancien uniforme lui seyait mieux que l'actuel costume cravate.

Le premier ministre reconnaît que pour créer un Etat démocratique, le travail est encore considérable: «Nous devons instaurer la confiance entre communautés, mais aussi avec le gouvernement. Nous devons aussi instaurer un Etat de droit. Ici, la société a vécu longtemps au mépris de la loi.» Preuve que le gouvernement provisoire prend sa tâche au sérieux: il vient d'envoyer à Bruxelles un plan d'action qui devrait déboucher sur l'ouverture d'une agence kosovare chargée des questions d'intégration européenne.

En février, un saut qualitatif important a été effectué. La Minuk a transféré les pouvoirs de justice et de police à deux ministères nouvellement créés, ceux de la Justice et de l'Intérieur. «Certains trouveront le transfert trop lent, mais il faut rappeler qu'en 1999, quand la Minuk a été instituée, il y avait un vide total de pouvoir puisque les Serbes avaient maintenu les Albanais du Kosovo à l'écart de l'administration, de la justice et de la police», insiste Neeraj Singh, porte-parole de l'ONU à Pristina.

Grâce à l'aide internationale apportée depuis 1999, la province de 2 millions d'habitants, composée de plus de 90% d'Albanais, a construit 1400 kilomètres de route et retapé 50000 maisons dévastées par la guerre. Les fonds étrangers déversés au Kosovo et estimés à 3,3 milliards de francs ont soulagé. Mais l'économie reste moribonde. Neeraj Singh en convient. L'incertitude sur le statut de la province a empêché un nombre important d'investissements étrangers.

Dans la banlieue de Pristina, l'ancienne faculté technique de l'Université abrite aujourd'hui la Trupat Mbrojtese Te Kosoves, le Corps de protection du Kosovo (KPC). Une dénomination démocratiquement plus correcte pour décrire l'ex-UÇK, un mouvement de libération qui s'était distingué par des actes de vengeance contre les Serbes de la province au lendemain de la répression exercée par le régime de fer du président serbe Slobodan Milosevic. Le KPC, c'est la métamorphose de l'UÇK: de 20000 combattants, il ne reste plus de 5000 «militaires» réguliers dont 2000 réservistes. C'est l'armée du Kosovo en devenir. Mais toujours sous contrôle de la KFOR (la force de l'OTAN), elle n'a accès qu'à un nombre limité d'armes. Dans le centre de formation du KPC, une enseigne est pour le moins explicite: «Le futur commence ici.»

L'ONU balkanisée

Bien que relativement stable depuis les derniers incidents de Mitrovica de 2004, le Kosovo n'est toutefois pas à l'abri d'une déstabilisation. Les trafics de drogues, de marchandises ou encore de prostituées en provenance d'Ukraine, de Moldavie et de Bulgarie sont une réalité. Mais aussi les disputes liées à des droits de propriété. Il est arrivé que des Serbes qui avaient quitté leur maison du Kosovo pour se rendre en Serbie aient vendu leur bien à plusieurs Kosovars albanais. Pour régler ces litiges, ce sont souvent les armes qui parlent.

Behar Selimi, major au Service de police du Kosovo, qui s'émancipe peu à peu de la tutelle internationale, s'exprime dans un anglais quasi shakespearien. Il relativise toutefois la criminalité, qui «reste dans des proportions très raisonnables si l'on pense que le Kosovo connaît un chômage de 50%.» Rédacteur en chef de la Gazeta Express à Pristina, Baton Hexju est plus critique: «L'ONU aurait dû européaniser le Kosovo. Mais c'est l'inverse qui s'est produit: c'est le Kosovo qui a balkanisé l'ONU.»