Royaume-Uni

L’impossible tâche de Theresa May, première ministre funambule

Au congrès annuel des conservateurs, les militants s’enivrent de Brexit «dur» et les couteaux s’aiguisent pour succéder à Theresa May

On l’a vue passer tête baissée et regard fuyant lundi dans les couloirs du Palais des congrès de Manchester où se tient actuellement la conférence annuelle du Parti conservateur. Sans chercher à serrer les mains ou à attirer l’attention, Theresa May a traversé en quelques instants la foule, juste entourée de quelques conseillers, avant de disparaître derrière une porte.

Triomphante il y a un an, la première ministre britannique n’est plus que l’ombre d’elle-même. Depuis qu’elle a perdu sa majorité absolue à la Chambre des communes en juin, elle est politiquement «morte-vivante», selon l’expression de George Osborne, un ancien chancelier de l’Echiquier et désormais son pire ennemi.

Grand discours annuel

Alors qu’elle va faire ce mercredi son grand discours annuel face au Parti conservateur, elle sait que ses heures sont comptées: ses propres députés peuvent la faire sauter à tout moment. Boris Johnson, le trublion échevelé ministre des Affaires étrangères, s’est rappelé à son bon souvenir ces deux dernières semaines en fixant lui-même ses «lignes rouges» pour le Brexit, donnant l’impression de se désolidariser du gouvernement. En temps normal, il aurait été mis à la porte. Aujourd’hui, la première ministre britannique ne peut pas se le permettre. Une seule chose retient les prétendants à sa couronne pour l’instant: le Brexit, dont personne ne veut mener les négociations.

Atmosphère lourde

Dans ces conditions, l’atmosphère dans les couloirs du congrès des Tories est lourde. La seule chose qui anime les salles est les discours des plus ardents partisans du Brexit. Jacob Rees-Mogg connaît ainsi son improbable heure de gloire. Mèche soigneusement coiffée sur le côté, accent huppé comme plus personne ne le parle, le député remplit les salles. «Les Européens ont plus besoin de nous que nous d’eux, lance-t-il sous les ovations. Ceux qui veulent d’un Brexit «doux» ne sont pas honnêtes. Cela revient à rester dans l’UE.»

Fils de l’ancien rédacteur en chef du Times, lointain descendant de la famille royale, élevé par une bonne qui s’occupe désormais de ses six enfants, fier de n’avoir jamais changé de couche-culotte de sa vie, Jacob Rees-Mogg est un symptôme des soubresauts actuels du Parti conservateur. Célébrant «mille ans d’histoire» indépendante au Royaume-Uni, il s’offusque de la perte de souveraineté qu’a signifiée l’accession à l’UE. Il en est persuadé: le Brexit sera un succès, puisque le Royaume-Uni est un grand pays. «Le gouvernement a tendance à être trop négatif sur ce sujet», tacle-t-il. Chez les membres du Parti conservateur, dont l’âge moyen est désormais de 71 ans, ce discours est reçu avec ferveur. «C’est un futur premier ministre. Lui ose mettre en avant les valeurs judéo-chrétiennes de notre pays», se félicite une militante.

Les voix modérées inaudibles

Face à cette base excédée, qui ne comprend pas pourquoi les négociations sur le Brexit sont enlisées, les voix modérées sont inaudibles. Lors d’une réunion en marge du congrès, Dominic Grieve, un député qui s’était battu pour rester dans l’UE, rappelle dans un silence de mort quelques dures réalités: «Défaire cinquante années de règles communes est difficile. Et quoi qu’on dise, s’il n’y a pas d’accord à la fin, il y aura une frontière qui séparera l’Irlande et l’Irlande du Nord.»

A côté de lui, Andrea Leadsom, ministre en charge des relations avec le parlement, et pro-Brexit, gagne facilement des applaudissements nourris avec une envolée patriotique, sans entrer dans le détail des négociations: «Nous parlons la langue internationale des affaires, nous avons le meilleur droit au monde, le premier centre financier international, le chômage est au plus bas depuis quarante ans, les investissements internationaux affluent, nous sommes la cinquième économie au monde. Notre pays est un succès.»

Equilibre instable

L’opinion des militants de base est importante parce que ce sont eux qui élisent le leader de leur parti. Cela explique le discours de Boris Johnson ce mardi, qui a tenté de faire miroiter les promesses futures du Brexit. «Il est temps d’oser, de saisir l’opportunité.» Il parle d’être «libéré de l’UE», et assure que «ce pays est prêt» à «s’engager plus vers le reste du monde».

Lire aussi: «Impossible de passer à la 2e phase des négociations sur le Brexit, pour le Parlement européen»

Ce mercredi, Theresa May, dont les talents oratoires sont limités, devra tenter de réconcilier cette base sans fâcher la Commission européenne avec qui elle mène les négociations, tout en surveillant du coin de l’œil les éventuels coups de poignard de ses propres ministres. Il est possible que la situation continue ainsi des années, tant que le Brexit n’aura pas été mené à échéance. Mais l’équilibre est en permanence instable.

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