L’imprécision des drones trahie par une bavure

Etats-Unis La mort de deux Occidentaux au Pakistan embarrasse la Maison-Blanche

Les avions sans pilote dont Barack Obama s’est fait le champion se révèlent peu sélectifs

Cet aveu-là a été particulièrement difficile à lâcher. Plusieurs mois après les faits, le président américain Barack Obama a reconnu jeudi que les forces armées américaines avaient tué «par erreur» en janvier, quelque part dans les zones tribales pakistanaises, deux travailleurs humanitaires occidentaux retenus en otage par Al-Qaida: un Italien, Giovanni Lo Porto, et un Américain, Warren Weinstein. Dans une brève déclaration, il a dit «regretter profondément ce qui s’est passé». Et pour cause: les victimes ont été fauchées par l’une de ces «frappes chirurgicales» de drone dont il s’est fait le champion.

Les avions sans pilote sont appréciés par le président américain pour une raison évidente. Ils lui permettent de mener des guerres plus ou moins lointaines sans mettre en danger des soldats américains, donc sans trop risquer sa popularité auprès de ses compatriotes. Ces appareils ont par ailleurs la réputation de tirer de manière très précise sur des cibles bien identifiées, donc, pour parler simplement, de frapper les ennemis et d’épargner les innocents. «Les seules personnes sur lesquelles nous faisons feu avec nos drones sont des cibles terroristes confirmées et du plus haut niveau, et ce après un examen minutieux qui prend beaucoup de temps», a déclaré le secrétaire d’Etat John Kerry à la BBC en 2013.

La mort de Giovanni Lo Porto et Warren Weinstein prouve, si besoin était, que le problème n’est pas si simple. «C’est une cruelle et amère vérité que, dans le brouillard de la guerre en général, et dans notre combat contre les terroristes en particulier, des erreurs – parfois mortelles – surviennent», a bien dû reconnaître jeudi Barack Obama, avant de tenter de rassurer ses compatriotes: «Mais une des choses qui distinguent les Américains des autres peuples, une des choses qui nous rendent exceptionnels, est notre volonté de nous confronter sans détour à nos imperfections et d’apprendre de nos erreurs.»

Là aussi, le problème n’est pas aussi clair. Tout en assurant le peuple américain de sa volonté de transparence, Barack Obama n’a rien dit de précis sur le moment ou l’endroit où «l’erreur» a eu lieu, se contentant de parler du mois de janvier et des zones tribales pakistanaises. Il n’a pas non plus confié si, de l’avis de ses services secrets, la frappe avait causé d’autres victimes, membres d’Al-Qaida ou civils.

La réalité est que les tirs de drone sont d’une grande précision à condition de bénéficier de bonnes informations. Or, le renseignement est difficile à récolter chez l’ennemi, notamment dans les régions reculées et hostiles où se terrent les djihadistes. Selon l’administration américaine, la frappe évoquée jeudi a été autorisée par un agent américain dénué d’informations précises sur les personnes qui pouvaient bien se trouver dans l’enceinte visée. Tout ce qu’il savait est que l’endroit était fréquenté par des membres d’Al-Qaida.

Le cas n’est pas exceptionnel, très loin de là. Si les frappes de drone sont plus précises que les bombardements aériens traditionnels, elles le sont beaucoup moins que ne veut bien le reconnaître la Maison-Blanche. Pour parler seulement de leurs victimes américaines, elles en ont fait huit à ce jour. Or, seule l’une d’entre elles était visée, l’imam Anwar al-Awlaqi, exécuté au Yémen en 2011. Les sept autres ont été abattues, à l’instar de Warren Wein­stein, par erreur.

L’organisation britannique de défense des droits de l’homme Reprieve a récemment analysé un grand nombre de données pour connaître le taux d’efficacité général des drones. Pour l’illustrer, elle donne comme exemple les deux frappes lancées en 2006 contre le numéro un actuel d’Al-Qaida, Ayman al-Zawahiri. Ces attaques, qui n’ont pas atteint leur cible, ont causé la mort de 105 personnes, dont 76 enfants.

L’organisation a calculé également que des frappes à répétition dirigées ces dernières années contre 41 individus en ont tué 1147. Ce qui signifie que pour chaque ennemi visé, 28 tierces personnes ont trouvé la mort. Sachant que sept de ces «terroristes» sont toujours en vie, qu’un huitième l’est peut-être et qu’un neuvième est décédé de mort naturelle, 36 personnes ont perdu la vie pour chaque cible effectivement éliminée.

L’organisation de défense des droits de l’homme Amnesty International a salué les regrets exprimés jeudi par la Maison-Blanche. «Mais des excuses devraient être faites à tous les civils tués par des frappes de drones américains, a réagi l’une de ses responsables aux Etats-Unis, Naureen Shah. Pas seulement aux Américains et aux Européens.»

Pour chaque cible éliminée, 36 tierces personnes ont perdu la vie sous les bombardements