Le contraste est frappant. Il y a trois semaines, le président Wahid défiait les parlementaires en leur signifiant sans ambages qu'il n'avait aucuns comptes à leur rendre. Lundi, le même Wahid, contrit, a fait amende honorable devant les membres de l'Assemblée consultative populaire (auxquels s'ajoutaient 200 membres nommés), s'excusant pour ses insuffisances et promettant de se retirer de la gestion quotidienne du gouvernement. Le discours, lu par le secrétaire du gouvernement du fait de la cécité du président, a été fortement applaudi par les quelque 700 membres de l'assemblée.

«Je m'excuse devant tous les Indonésiens si mon gouvernement n'a pas complètement résolu tous les problèmes. J'apprendrai beaucoup des ratés et des faiblesses des dix derniers mois de manière à pouvoir apporter beaucoup d'améliorations», a déclaré le président dans une brève intervention improvisée avant la lecture du discours sur l'Etat de la nation. Abdurrahman Wahid avait été élu à la tête du pays en octobre 1999, mettant un terme symbolique à l'ère de l'ex-dictateur Suharto et de ses protégés.

Conscient que ses critiques ne se contenteront pas de belles paroles, «Gus Dur», comme les Indonésiens surnomment le président, annonce aussi une réduction de ses pouvoirs. Une réorganisation complète du gouvernement doit avoir lieu juste après la clôture de la session de l'assemblée le 18 août. Le président, qui a passé le plus clair de son mandat à visiter les chefs d'Etat étrangers, s'occupera désormais de la politique extérieure et ne se chargera plus de la gestion quotidienne du gouvernement. Un poste de «super-ministre» doit être créé à cet effet, la Constitution indonésienne ne prévoyant pas de premier ministre. Le gouvernement actuel, patchwork de toutes les factions politiques du pays, laissera place à un cabinet dominé par des technocrates. Une transformation qui, selon certaines sources, contrarie la vice-présidente, Megawati Sukarnoputri, officiellement numéro deux de l'exécutif. Contrairement à ce qui était prévu, celle-ci n'a pas lu le discours de Wahid. Fidèle à son habitude, celle que certains médias indonésiens surnomment «le sphinx» s'est gardée de toute déclaration expliquant son refus.

Le président s'est aussi lancé dans un appel passionné pour le maintien de l'unité de l'archipel. Il a promis d'octroyer d'ici à la fin de l'année un statut d'autonomie spéciale à la province d'Aceh, dans le nord de l'île de Sumatra, et à celle de Papouasie occidentale (ex-Irian Jaya), deux régions connaissant un fort mouvement séparatiste. Chose rare dans l'enceinte du parlement, il a longuement parlé du conflit entre chrétiens et musulmans déchirant l'archipel des Moluques depuis près de vingt mois. «Ce conflit porte en lui le potentiel d'une sérieuse désintégration nationale; s'il n'est pas stoppé, il pourrait s'étendre à d'autres régions de l'Indonésie», a-t-il déclaré, tout en indiquant qu'il comptait prendre des mesures plus sévères pour enrayer la violence qui a provoqué au moins 4000 morts depuis début 1999.

Malgré le profil bas adopté par le président, beaucoup de parlementaires restent sur leurs gardes. L'expérience a prouvé combien celui-ci est imprévisible, et certains craignent que sa prestation d'hier ne soit qu'un retrait tactique. «Gus Dur se rend compte qu'il doit marchander. Mais il faut toujours garder présent à l'esprit qu'il peut changer d'avis à tout moment», met en garde un analyste.