A la veille des élections parlementaires de dimanche, le Cambodge n'offre pas l'image de la vibrante démocratie pluraliste que les Nations unies avaient essayé d'implanter, en préparant le terrain à des élections libres au sortir de la guerre civile, au début des années 1990.

Les affiches géantes du premier ministre, Hun Sen, en tenue de golfeur sont omniprésentes dans la capitale, Phnom Penh. De très nombreux véhicules arborent le logo du Parti du peuple cambodgien (PPC), le parti gouvernemental. Seul un examen attentif permet de trouver trace de la dizaine de partis d'opposition qui concourent au scrutin, dont le principal est le Parti Sam Rainsy, nommé d'après son leader: des affichettes collées ça et là sur les murs, ou le rare passage d'un pick-up surmonté d'un mégaphone dont les slogans criards n'émeuvent plus les passants.

Matraquage idéologique

Personne ne doute que le Parti du peuple va largement remporter le scrutin de dimanche, ni même qu'il sera capable de former à lui seul le gouvernement, avec à sa tête Hun Sen, premier ministre depuis 1985. «Hun Sen a tout verrouillé. Il n'y a aucune possibilité de quelque opposition que ce soit. Le matraquage idéologique est tel que les gens ne peuvent pas ne pas voter pour le PPC», constate François Ponchaud, un observateur de longue date de la politique cambodgienne.

Le Parti Sam Rainsy a été affaibli ces derniers mois par des centaines de démissions de membres qui ont rejoint la formation gouvernementale. Le gouvernement opère un contrôle presque total des médias imprimés et audiovisuels, le relâchant seulement pendant la campagne électorale pour satisfaire les missions d'observation envoyées de l'étranger. L'un des rares quotidiens critiques du gouvernement, La Conscience khmère, a reçu un double avertissement: l'arrestation d'un de ses rédacteurs en chef, puis l'assassinat de Khim Sambor, un journaliste d'investigation, tué à bout portant avec son fils le 11 juillet.

Le niveau de violence préélectorale est toutefois bien moindre que par le passé. Lors des élections de 1998, des centaines de politiciens avaient été assassinés. «Ils sont passés d'une approche de la politique du type «cow-boys et Indiens» à une série d'incitations positives et négatives», estime Sara Colm, représentante d'Human Rights Watch au Cambodge. Des enveloppes contenant un billet de 5000 riels (environ 1,20 franc) accompagnées d'un bulletin de vote déjà rempli sont distribuées dans les villages. Parfois, des cérémonies confinant à l'animisme sont organisées par les leaders locaux: les villageois jurent de voter pour le PPC en buvant une tasse de thé contenant une cartouche (s'ils dérogent à leur serment, la balle est censée leur transpercer la gorge). «Si vous ne votez pas pour le parti gouvernemental, il y a des rétorsions. En cas de sécheresse, seuls les villages qui soutiennent le PPC recevront des motopompes», indique François Ponchaud.

Régime autocratique

Le pays s'oriente vers un système de parti dominant sur le modèle singapourien: un régime autocratique avec une façade de démocratie multipartite. Au sein du parti gouvernemental, des clans rivalisent entre eux pour le partage des pots-de-vin et des postes. «Hun Sen est l'arbitre. Il joue les uns contre les autres et maintient un équilibre d'ensemble. Mais ça ne veut pas dire qu'il a tout le pouvoir», analyse François Ponchaud. Ces clans civils ou militaires, alliés entre eux par des mariages, forment un réseau qui exploite à son profit l'ensemble du pays, qu'il s'agisse de la déforestation, de la confiscation des terrains aux paysans ou des revenus du tourisme. Le cadre démocratique qu'avaient cru pouvoir enraciner les Nations unies, au prix de l'opération la plus coûteuse de son histoire, n'a jamais pu prendre le dessus sur la culture clientéliste qui constitue le fond de la politique cambodgienne. Dès lors, la seule possibilité d'évolution politique semble être l'éclatement d'un conflit grave au sein du parti gouvernemental, qui mettrait un terme au règne de l'inamovible Hun Sen.

En attendant, le Cambodge marche dans les pas de la Thaïlande voisine en termes de développement économique (9% de croissance en 2007): implantations d'usines textiles qui emploient des dizaines de milliers de petites mains, construction d'infrastructures et émergence d'une classe de nouveaux riches dans les villes. Un développement réparti très inégalement entre les Cambodgiens, qui alimente, selon des observateurs, «une haine sourde du gouvernement» dans les campagnes.