Des centaines de milliers de réfugiés dans les pays limitrophes, des obus par-delà les frontières, des partis à couteaux tirés, la guerre en Syrie a des répercussions sur toute la région. Et plus elle dure, plus il sera difficile de circonscrire l’incendie.

La Jordanie a dû choisir

Le roi Abdallah voulait absolument maintenir son pays hors du tumulte syrien. Mais les pressions internationales, et l’afflux des réfugiés, près de 448 000 selon le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR), ont contraint Abdallah à infléchir sa politique de neutralité. Il a accepté la présence d’instructeurs militaires américains: ces derniers entraînent des rebelles syriens à des missions spéciales. En cas d’urgence, ce sont eux qui auront la responsabilité de sécuriser les armes chimiques syriennes pour qu’elles ne tombent entre de mauvaises mains. Le gouvernement jordanien a accepté de dé­verrouiller sa frontière, il tolère maintenant les opérations transfrontalières. En monnayant son appui à l’insurrection, le roi Abdallah espère contenir l’impact récessif du conflit sur son économie déjà anémiée.

La Turquie, première alliée

Ankara prend une position claire dès 2011 contre le régime de Damas et pour la rébellion, alors que le monde entier hésite encore. En même temps qu’il ouvre ses portes aux réfugiés, le gouvernement turc accueille les déserteurs de l’armée ­syrienne, les laisse se réorganiser et créer l’Armée syrienne libre (ASL) à l’été 2011. Après deux ans de conflit, il y a, en tout, selon le HCR, 325 000 réfugiés syriens, répartis sur plus d’une quinzaine de camps, dont un réservé aux combattants de l’ASL.

Le soutien logistique et l’hébergement qu’offre Ankara à la rébellion lui valent les foudres de Damas. A plusieurs reprises, l’automne dernier, les obus syriens se sont écrasés en territoire turc. Cinq civils turcs ont péri à Akçakale, le 3 octobre 2012, dans le plus grave de ces incidents transfrontaliers. En réponse à l’agression, Ankara a obtenu le soutien de l’OTAN, qui a déployé en janvier 2013 plusieurs batteries de missiles Patriot. Si la population se sent ­protégée par ce bouclier antimissile, tous les Turcs ne voient pas d’un bon œil le parti pris de leur gouvernement: notamment les alévis d’Antioche proches des alaouites syriens qui ont pris fait et cause pour le régime de Bachar el-Assad. Face au risque d’une contestation intérieure, Recep Tayyip Erdogan affiche moins fortement son aide à l’ASL.

Mais la principale inquiétude du gouvernement turc concerne les Kurdes syriens. Les combattants du PYD, une organisation affiliée au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et considérée comme terroriste par Ankara, a pris le contrôle du nord-est de la Syrie. Les Kurdes du PYD voudraient établir une région autonome mais ni les rebelles syriens ni la Turquie ne l’entendent de cette oreille: ils ont promis de s’opposer à l’autonomie des Kurdes syriens par tous les moyens.

Le Liban écartelé

Depuis qu’ils ont quitté le Liban en 2005, les Syriens ont du mal à reconnaître la souveraineté de leur petit voisin. Ils continuent à y tirer les ficelles par l’intermédiaire de partis politiques alliés et du Hezbollah, le «Parti de Dieu» dont les combattants se battent en Syrie aux côtés des forces loyales à Bachar el-Assad. Hassan Nasrallah, le chef du mouvement, a revendiqué les incursions syriennes de ses miliciens et même promis qu’ils se battraient avec les Iraniens pour protéger les lieux de pèlerinage chiites. Dans l’autre camp, deux imams sunnites ont appelé la semaine dernière à la guerre sainte contre Bachar el-Assad et contre ceux qui le soutiennent, le Hezbollah. Le pays est écartelé entre deux camps irréconciliables: récemment, le conflit a gagné le Hermel, une zone frontalière au nord de la plaine de la Bekaa. Avec 456 000 réfugiés, le Liban est le pays qui accueille le plus de Syriens, la situation y est des plus instables.

L’Irak chiite avec Damas

Sur la frontière syrienne, au niveau de Mossoul, où les réseaux terroristes font la loi, se trouve le point d’entrée et de sortie des djihadistes. Dans les années 1990, les services ­secrets syriens ont développé avec leurs homologues irakiens des filières de contrebande pour contourner l’embargo décrété contre l’Irak. Ce sont ces mêmes réseaux qui ont permis aux combattants du front djihadiste Al-Nosra, affilié à Al-Qaida, de gagner l’insurrection syrienne. Mais aujourd’hui, certains reprennent la route dans l’autre sens pour mener la guerre sainte en Irak. Selon le premier ministre, Nouri al-Maliki, la rébellion syrienne est responsable du chaos irakien.

Le conflit bouscule les alliances: Bagdad soutient Damas sur une base confessionnelle, et s’oppose donc à Ankara. Mais la capitale de la région du Kurdistan irakien, Erbil, soutient les Kurdes du PYD contre Damas, au grand dam d’Ankara. Ces partis pris se retrouvent dans le traitement des réfugiés, les trois gouvernorats kurdes du nord de l’Irak accueillent l’essentiel des 143 000 réfugiés syriens.