récit

L’incessante chasse aux nazis

Le 15 juillet, Laszlo Csatary, 97 ans, était arrêté sous un faux nom à Budapest. Chaque année, le Centre Wiesenthal publie une liste des criminels nazis en fuite. Ils sont 3000. Car d’ici à quelques années, il sera trop tard

Quelque part à Jérusalem-Ouest, dans un petit immeuble sans cachet au milieu d’une rue peu passante, l’antenne israélienne du Centre Simon-Wiesenthal ne paie vraiment pas de mine. Pourtant, c’est dans ces bureaux discrets que s’organise la chasse aux derniers criminels de guerre nazis encore vivants. Des vieillards souvent malades que les héritiers du célèbre Simon Wiesenthal refusent d’abandonner à leur sort.

«Oui, ces gens sont octogénaires et parfois nonagénaires. Est-ce que leur âge avancé atténue la gravité des crimes qu’ils ont commis? Et au nom de quel principe devrait-on leur offrir l’impunité?» interroge Efraim Zuroff (64 ans), un historien d’origine américaine émigré en Israël en 1970 et qui a dédié sa vie à cette mission. «Nous avons un devoir de mémoire. Nous le remplissons car chaque victime doit retrouver son bourreau.»

Le 15 juillet, Efraim Zuroff a réalisé un beau coup en annonçant que Laszlo Csizik Csatary (97 ans), commandant de la police du ghetto de Kassa – Košice, en Slovaquie orientale – durant la Deuxième Guerre mondiale, venait d’être repéré à Budapest où il se cachait sous un faux nom. En réalité, le Centre Wiesenthal, qui avait payé une prime de 25 000 dollars à un informateur, savait depuis longtemps que le criminel nazi se trouvait là. Il en avait d’ailleurs informé les autorités judiciaires hongroises. Mais ces dernières n’ont pas montré beaucoup d’empressement à traiter le dossier. C’est pour cela qu’il s’est tourné vers les médias. Plus spécialement The Sun, un tabloïd britannique toujours à l’affût d’un scoop fumant.

Le nazi a aussitôt pris la poudre d’escampette, mais il a été arrêté le surlendemain par la police hongroise. «Je sais que certains auront pitié de lui en se disant qu’on pourrait le laisser finir ses jours en paix. Cependant, lorsqu’on sait que ce type a envoyé plus de 15 000 juifs à la mort – la plupart gazés à ­Auschwitz – et qu’il n’a jamais manifesté le moindre remords, on n’est pas enclin à la compassion», assène notre interlocuteur. Qui poursuit: «Vous voulez connaître le fond de ma pensée? Eh bien, je suis content. Car je piste des nazis depuis des années, et c’est un travail ingrat. Beaucoup ne comprennent d’ailleurs pas pourquoi je le fais. Ma réponse, c’est ce qui vient de se passer avec Laszlo Csatary. Après tout, ce vieux monsieur à l’air convenable était un des criminels de guerre les plus recherchés.»

Le Centre Wiesenthal a été créé en 1977. C’est une ONG bénéficiant d’un statut consultatif spécial auprès des Nations unies, ce qui lui permet de participer aux travaux de certaines commissions. Son siège est installé à Los Angeles, mais c’est dans ses petits locaux de Jérusalem que les opérations de recherches sont coordonnées. Grâce, entre autres, au soutien de donateurs privés.

Chaque année, le centre publie une liste actualisée des criminels nazis en fuite (www.operationlastchance.org). Plus de 3000 noms y figurent. Entre autres, celui d’Aloïs Brunner, un officier supérieur SS responsable de la déportation d’au moins 100 000 personnes et réfugié en Syrie depuis 1954. Selon certaines rumeurs, il y serait mort en 1992, mais ce n’est pas certain.

Efraim Zuroff, qui se flatte d’être le dernier Chasseur de nazis (Ed. Michel Lafon), affirme que ses enquêtes auraient permis de retrouver 3000 criminels depuis 1977, «dont une quarantaine depuis 2003». Principalement des collaborateurs du Reich ayant sévi en Europe de l’Est. Des rouages intermédiaires de l’engrenage de la mort voulu par Hitler et orchestré par Adolf Eichmann.

«Nous recevons énormément d’informations, poursuit-il. La plupart sont «bidon» mais parfois, nous tombons sur du sérieux. Lorsque ces tuyaux semblent sérieux, nous essayons de les vérifier avec nos enquêteurs, qui sont tous historiens. Des Lettons, des Roumains, des Allemands, etc. Contrairement à ce l’on pourrait penser, nous ne dépensons pas des sommes folles pour ces recherches. Le budget de mon bureau, à Jérusalem, ne dépasse pas 250 000 dollars. Si nous recevions plus de dons, nous découvririons beaucoup plus de nazis.»

Paradoxalement, le Centre Simon-Wiesenthal n’a pas été créé par celui dont il porte le nom. Certes, à la fin de sa vie, le chasseur de nazis s’est déclaré flatté par l’hommage qu’on lui rendait. Mais il disait aussi que son travail «serait enterré avec lui», car c’était un solitaire. Il préférait travailler en silence au milieu des 300 000 dossiers – dont certains uniquement constitués de coupures de presse patiemment constituées au fil du temps.

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, Simon Wiesenthal (1908-2005) s’est installé à Vienne en jurant de poursuivre ceux qui avaient gazé les 89 membres de sa famille. Pour y arriver, il ne s’est pas privé de médiatiser son action. Parfois à outrance. «L’important, c’est que le sujet [le sort des criminels de guerre en fuite] reste à l’ordre du jour. Je ne veux pas que l’on oublie», nous avait-il confié au cours d’une discussion tenue au milieu des années 1980.

S’il l’estimait nécessaire, Simon Wiesenthal gonflait certaines affaires ou les inventait. En annonçant par exemple que la trace de Martin Bormann avait été retrouvée en Amérique du Sud alors que le dauphin de Hitler avait été tué par un obus soviétique durant les dernières heures de la bataille de Berlin.

A ses yeux, tout était bon pour obtenir des informations. Il n’hésitait d’ailleurs pas à frayer avec ceux qu’il pourchassait – du moins avec le menu fretin – afin de leur soutirer des renseignements sur des proies plus importantes. «Il faut parfois se salir un peu les mains», nous avait-il déclaré alors qu’il commençait à vieillir, que le résultat de ses recherches devenait moins probant et que ses relations avec d’autres chasseurs de nazis, tels Beate et Serge Klarsfeld, s’étaient fortement tendues. «Si je dois payer, je paie. Si je dois flatter, je flatte. Vous seriez étonné du niveau de bassesse que l’on rencontre chez ces gens-là [les nazis en fuite]. J’en ai connu qui auraient vendu leur père et leur mère en échange d’une liasse de dollars ou d’une promesse d’impunité. D’ailleurs, beaucoup l’ont fait.»

L’ex-ingénieur avait besoin de beaucoup d’argent pour financer ses activités. On sait depuis sa mort qu’il a été en contact avec le Mossad, le service de renseignements extérieur israélien. Selon l’historien et chroniqueur du quotidien Haaretz Tom Segev, ce service lui a longtemps versé 300 dollars par mois. Pour les frais courants de son bureau.

Immatriculé sous le nom de code de «Théocrate», Simon Wiesenthal n’était pourtant pas un agent israélien. Ni un espion. «Lorsque nous avions des informations sur l’un ou l’autre fuyard nazi et qu’elles n’étaient d’aucun intérêt pour nous, on les lui transmettait afin qu’ils les diffusent à sa manière. C’est-à-dire en faisant beaucoup de bruit autour de sa personne et du dossier», raconte un ancien du Mossad. «De la sorte, notre ami renforçait sa crédibilité, alors que le nazi et ceux qui le protégeaient commençaient à s’agiter comme des rats pris sous un faisceau de lumière. Cette situation nous convenait très bien.»

Cependant, la collaboration entre Simon Wiesenthal et le Mossad était limitée. Car dans le cadre des dossiers vraiment sensibles tel celui de la traque d’Adolf Eichmann – que le chasseur de nazis autrichien avait d’ailleurs localisé au mauvais endroit – les Israéliens ont toujours opéré seuls.

Dans le courant des années 1950-1960, lorsqu’il s’est agi de «neutraliser» les ingénieurs et les scientifiques allemands qui s’étaient réfugiés en Syrie ou en Egypte afin d’aider ces pays à construire des missiles susceptibles de frapper l’Etat hébreu, ce sont d’ailleurs les professionnels du Mossad qui ont monté les opérations clandestines parfois sanglantes. Quant aux chasseurs de nazis «amateurs» qui pullulaient à cette époque, ils ont été mis sur la touche.

Le 1er juillet dernier, soit deux semaines avant l’annonce de la découverte de Csatary en Hongrie, l’ex-premier ministre israélien Yitzhak Shamir a été enterré avec les honneurs à Jérusalem. La biographie de cet homme d’extrême droite qui dirigea un réseau terroriste juif dans les années précédant la création de l’Etat hébreu (1948) précise qu’il a «exercé de nombreuses fonctions au sein du Mossad». Or, une de ces missions consistait précisément à traquer des nazis et à les éliminer si nécessaire. Surtout ceux qui s’étaient installés en Egypte et en Syrie.

Pour cela, Yitzhak Shamir et sont équipe opéraient notamment à partir de Paris. «On en a accroché quelques-uns à notre palmarès. Ils n’ont pas eu le temps de comprendre comment ils mourraient», affirme un ancien du Mossad qui refuse cependant de s’étendre sur le sujet.

Par une étrange coïncidence, D., un agent israélien qui infiltrait, dans le courant des années 1960, les cercles de nazis réfugiés en Amérique du Sud en se faisant passer pour un homme d’affaires néerlandais, est mort le même jour que Yitzhak Shamir. Mais de cet enterrement-là, personne n’a parlé dans l’Etat hébreu. Parce que ces opérations alors lancées par les services israéliens sont toujours couvertes par le sceau du secret et qu’elles n’ont pas toujours été très propres.

Soixante ans plus tard, la chasse aux nazis relève évidemment d’un autre genre. Les barbouzes ont, depuis longtemps, cédé la place aux chercheurs. «Il nous reste peu de temps mais encore beaucoup de pain sur la planche», affirme Efraim Zuroff. «Car les archives sont nombreuses et elles constituent des mines d’informations. Les dirigeants du IIIe Reich sont morts? Soit. Mais bon nombre de leurs complices, d’exécutants et de sous-fifres sont encore là. La plupart n’ont pas été jugés et d’autres tel Laszlo Csatary n’ont jamais purgé la peine à laquelle ils avaient été condamnés à la Libération. Si nous n’agissons pas maintenant, d’ici à quelques années, il sera trop tard.»

S’il l’estimait nécessaire,

Simon Wiesenthal gonflait certaines affaires ou les inventait

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