Ce 4 mars 1861, Abraham Lincoln arrive à Washington incognito: la découverte d’un projet d’assassinat l’a convaincu de quitter le convoi qui l’amène dans la capitale fédérale. Parmi la foule qui l’accueille dans une ville en état de siège, nombreux sont ceux qui espèrent silencieusement un incident qui l’empêcherait d’accéder à la charge suprême.

Il a 52 ans. Trois ans plus tôt, il se désignait ainsi dans une notice biographique: «Education défectueuse. Profession: avocat. […] Maître de poste d’un très petit bureau. Quatre fois membre du Corps législatif de l’Illinois, fut membre de la Chambre basse du Congrès.»

Mince, légèrement voûté, le regard enfoui sous des sourcils broussailleux, il rehausse son mètre quatre-vingt-dix d’un long chapeau noir dans lequel il range les notes de ses discours et qui ajoute une touche étrange à sa silhouette gauche et désarticulée.

On le connaît peu dans la capitale fédérale, sinon par ses prises de position contre l’esclavage, défendues notamment à l’occasion d’une série de meetings contradictoires disputés durant l’été en 1858 contre Stephen Douglas, qu’il vient de battre aux élections présidentielles de novembre. Sa victoire a été un signal intolérable pour le Sud: la Caroline du Sud a fait sécession le 20 décembre 1862. Six autres Etats ont suivi: la Géorgie, la Floride, l’Alabama, le Mississippi, la Louisiane et le Texas.

Son premier souci est de recoller ce qui peut l’être: l’Union compte encore huit Etats esclavagistes, dont le District de Columbia, auquel appartient Washington, ainsi que le Tennessee, l’Arkansas, la Caroline du Nord et la Virginie, qui ne vont pas tarder à rejoindre les rebelles.

Le président qui passera à la postérité comme celui qui a donné la liberté aux esclaves noirs commence par assurer qu’il n’en fera rien: «Je n’ai aucune intention, directement ou indirectement, d’agir contre l’institution de l’esclavage dans les Etats où elle existe», proclame-t-il dans son discours inaugural. Il s’engage à respecter la loi, récemment durcie, sur les esclaves fugitifs qui oblige les Etats abolitionnistes à les retourner à leurs propriétaires.

Le conflit ouvert qui va se déclencher en avril l’amènera à changer de position. Mais il restera prêt à donner des gages à ceux qui choisissent la loyauté: la proclamation d’émancipation de septembre 1862 ne concerne que les esclaves des Etats rebelles. A deux reprises avant cette date, il est revenu sur des décisions d’émancipation prises sur le terrain par des responsables militaires. Ces réticences ont débouché sur un débat historique: Abraham Lincoln est-il un abolitionniste de conviction? Ou seulement de circonstance?

Né dans un Etat esclavagiste, le Kentucky, il a passé le plus clair de sa vie sur un sol libre. Le spectacle d’hommes enchaînés est pour lui une expérience exotique et répugnante qui lui inspire, écrit-il en 1855, «un tourment continuel». Sa famille appartient à l’Eglise baptiste, qui se distingue dans la lutte pour l’abolition. Non seulement l’asservissement lui fait horreur mais il le juge contraire aux principes proclamés par la Déclaration d’indépendance: tous les hommes sont nés égaux avec la liberté en partage.

Cela n’en fait pas un abolitionniste. En 1836, jeune élu au Congrès de l’Illinois, il cosigne une résolution qui résume encore sa position, écrira-t-il, au moment de s’installer à la Maison-Blanche. L’esclavage, institution «fondée sur l’injustice et sur une mauvaise politique» est consacré par la Constitution (qui fixe à trois pour cinq personnes le nombre de votes fédéraux auxquels les esclaves donnent droit aux Etats qui en détiennent). Le Congrès n’a donc pas le pouvoir de l’abolir mais, confinée dans un nombre limité d’Etats, c’est une institution vouée à la disparition.

Cette perspective rassurante est remise en question par l’expansion à l’Ouest. La guerre américano-mexicaine de 1846-1848 en apportant à l’Union les territoires de l’Arizona, du Colorado, de la Californie, du Nevada, du Nouveau-Mexique et de l’Utah fait voler en éclats les compromis péniblement élaborés jusque-là entre Etats esclavagistes et partisans du sol libre.

Le premier, passé en 1820, est géographique: la ligne de partage entre esclavage et liberté suit une ligne tracée à partir de la rive sud du Mississipi par 36°30 de latitude. Un second compromis a permis, en 1850, au Nouveau-Mexique (situé en dessous de la ligne du Mississippi) et à l’Utah (que cette ligne partage), de se déterminer librement sur leur statut sans modifier toutefois le principe géographique.

En 1854, une nouvelle loi autorise l’Etat du Kansas et le territoire du Nebraska, au nord, à choisir à leur tour entre esclavage et liberté: désormais, c’est le principe de la volonté populaire locale – dont nul n’a songé à préciser à quelles conditions elle peut être exprimée dans un territoire nouvellement colonisé – qui l’emporte.

C’est le tollé. En juillet, des abolitionnistes Whigs et Démocrates créent le Parti républicain. L’esclavage est devenu la question identitaire autour de laquelle se définissent des camps divisés par la géographie, les intérêts économiques, les modes de vie et de production. Le Sud agricole lui doit sa prospérité; les Etats industriels sis au nord de l’Ohio le voient avec méfiance pour des raisons où la condamnation morale se mêle à la crainte de voir une «africanisation» rapide bloquer leur propre expansion dans les nouveaux territoires.

Lincoln est alors un politicien à la carrière surtout locale. Il s’est fait tout seul – il aime à le rappeler – volant le temps de lire sur les heures de labeur physique imposées au fils d’un petit fermier, a travaillé comme tailleur de pieux puis comme postier avant de décrocher son brevet d’avocat.

C’est un original qui a su se faire respecter au sein du parti Whig par une intelligence perspicace, même si parfois un peu lente, et une honnêteté que nul ne songe à remettre en question. C’est aussi un orateur efficace, qui sait incarner ses idées dans des aphorismes simples aux consonances volontiers bibliques, parfois puisés dans un répertoire inépuisable d’anecdotes humoristiques dont il tient à régaler son entourage – quitte à l’agacer sérieusement.

Au Congrès, où il a siégé entre 1847 et 1849, il a soutenu – en vain – un amendement visant à exclure l’esclavage des territoires gagnés sur le Mexique. Il n’a pas été réélu et a abandonné la politique. Il y revient avec une cause.

Il la défend notamment contre Stephen Douglas, ténor démocrate et père de la loi Kansas-Nebraska. Ce dernier considère l’esclavage en économiste, sans états d’âme moraux: là où les conditions d’exploitation du sol y sont propices, il se développera. Ailleurs, il est inutile et n’a donc aucune chance – il n’y a donc qu’à laisser jouer «le critère des dollars et des cents».

Lincoln riposte avec des arguments moraux et juridiques. Moralement, l’esclavage est «une injustice monstrueuse» qui prive «l’exemple républicain» des Etats-Unis «de sa juste influence dans le monde». Juridiquement, la législation américaine le protège, certes, mais en le contenant géographiquement.

C’est à cet équilibre, rompu par la nouvelle législation, qu’il veut revenir. Favorable à titre personnel à l’émancipation des esclaves il n’entreprendra pas, affirme-t-il dans un célèbre discours tenu à Peoria en octobre 1854 «de juger nos frères du Sud sur leurs réticences à ce sujet».

Autant que cette modération, c’est la division du camp adverse, en pleine recomposition qui favorise l’élection d’Abraham Lincoln, entre-temps passé au Parti républicain, à la présidence des Etats-Unis le 6 novembre 1860. Le long interrègne favorise la montée des antagonismes, mal maîtrisés par le président sortant James Buchanan. Les hostilités entre Confédérés et loyalistes coûteront la vie à trois Américains sur cent, le plus lourd tribut payé à ce jour par les Etats-Unis. Le Nord est plus peuplé et plus puissant. Mais le Sud compense ce désavantage par une meilleure préparation militaire, une plus grande combativité et un encadrement très supérieur. Washington se retrouve à plusieurs reprises sous le feu ennemi.

Lincoln, qui a proposé en vain à Robert Lee, esclavagiste d’abord loyal, de prendre le commandement des armées de l’Union, s’engage personnellement dans la direction des combats. Mais il ne cesse d’espérer les écourter. Politiquement, il s’efforce de laisser à tout moment la possibilité aux rebelles d’effectuer un retour honorable au sein de l’Union.

C’est dans cet esprit qu’il réfléchit à la question de l’esclavage. Il s’efforce en vain de faire passer au Congrès une loi d’émancipation comprenant un dédommagement pour les propriétaires touchés. Et lorsqu’il décide de libérer unilatéralement au 1er janvier 1863 les esclaves des Etats rebelles, la proclamation peut être analysée de deux manières: comme la mesure la plus audacieuse qu’il puisse prendre sans toucher à l’ordre juridique existant. Ou comme une manœuvre visant à déstabiliser l’adversaire. Mais, commente-t-il, il n’a jamais eu l’impression de faire quelque chose d’aussi juste.

Reste la question la plus difficile: que faire des esclaves libérés? Sur ce point, Lincoln est bien un homme de son époque, sûr que Blancs et Noirs, bien qu’égaux en droit, sont trop dissemblables pour coexister harmonieusement. Sa solution favorite serait un retour en Afrique, plus précisément au Liberia, dont il encourage la colonisation avant, face à l’échec de l’entreprise, de chercher d’autres terres de déversement. Au moment de mettre la proclamation d’émancipation en vigueur, en janvier 1863, il décourage les esclaves du Sud de se révolter mais les autorise, non sans hésitation, à s’incorporer dans l’armée du Nord.

Lorsque vient le moment de se représenter devant les électeurs, en novembre 1864, il pense sa popularité trop écornée par trois ans d’une guerre sanglante et indécise pour l’emporter. Il se trompe: les Américains, auxquels il s’est toujours efforcé de parler clairement et franchement, lui font confiance. «Pour un type aussi maladroit, commente-t-il, j’ai le pied assez sûr.»

Il aborde la fin de la guerre avec le même souci prépondérant de faciliter la réconciliation nationale et c’est en fonction de ce but qu’il s’efforce de baliser le chemin désormais inévitable vers l’abolition de l’esclavage.

Le 15 avril 1865, son assassinat par un conjuré sudiste (lire en page 2) le précipite dans la légende. Le 18 décembre, le 13e amendement proclame que «Ni esclavage, ni aucune forme de servitude involontaire ne pourront exister aux Etats-Unis, ni en aucun lieu soumis à leur juridiction». Quelques mois plus tard, le 14e amendement donnera les pleins droits civils et civiques aux affranchis – un cadeau dont on sait qu’il restera théorique pendant un bon siècle.

Quel genre d’anti-esclavagiste Abraham Lincoln a-t-il été? On peut laisser la réponse à l’ancien esclave et politicien noir Frederick Douglass: «D’un strict point de vue abolitionniste, M. Lincoln a semblé tardif, froid, terne et indifférent mais si on le mesure à l’aune des sentiments de son pays – des sentiments qu’il était obligé, comme homme d’Etat, de prendre en compte – il a été rapide, fervent, radical et déterminé.»