Presque 68 millions d’euros. C’est ce qu’a empoché début août le grand gagnant de «La Primitiva», soit la deuxième plus grosse cagnotte de l’histoire de la loterie la plus populaire d’Espagne. L’ironie du sort voudra que la chanceuse soit une travailleuse immigrée de 61 ans, Goshka Gueorguieva, originaire d’un pays, la Bulgarie, où le salaire minimal dépasse à peine les 150 euros. La courte vidéo montrant Goshka accrochée au téléphone, annonçant en pleurs la nouvelle à sa famille depuis Quintanar del Rey, localité de quelque 8000 habitants de la province de la Quenca, a déjà fait le tour du Net.

Mais certainement plus qu’ailleurs, le conte de fée qu’est en train de vivre Goshka tient en haleine son pays d’origine où la presse raconte tous les jours un nouvel épisode de l’incroyable saga des Gueorguiev. Peut-être parce que leur histoire est aussi celle de tant d’autres Bulgares, faite de misère, de dur labeur et de déracinement forcé. Et si «mamie Goshka», comme l’a affectueusement surnommé la presse, a fini par voir la lumière au bout du tunnel pourquoi pas les autres?

Des travailleurs, des «gens biens»

Cela fait dix-sept ans que les Gueorguiev ont quitté Iskar, leur petite ville du nord-est de la Bulgarie, l’une des régions les plus touchées par la sévère crise économique et démographique qui, depuis la chute du communisme, ne relâche pas son emprise sur le pays. Comme tant d’autres, ils sont partis loin, de l’autre côté de l’Europe, pour tenter d’assurer un meilleur avenir à leurs enfants. Ils ont atterri dans la Quenca, cette région coincée entre Madrid et Valence, célèbre pour ses guitares. Mais aussi pour ses fruits et légumes et son taux de chômage bien inférieur à la moyenne du pays.

Or, Goshka et les siens ne demandaient qu’à travailler. Elle commence par faire des ménages, travaille ensuite dans les vergers avant d’emballer des champignons dans une usine. Son mari, Marin, ainsi que leurs deux fils Gueorgui et Vassil, font toutes sortes de travaux agricoles avant de se faire embaucher comme chauffeurs routiers. Goshka a trois petits enfants, dont la dernière Guergana, 19 ans, est mère d’un petit bébé. Interrogés par la presse espagnole, leurs voisins les décrivent comme des «gens bien». «Depuis qu’ils sont en Espagne, ils n’ont fait qu’une seule chose: bosser», disent-ils. La famille partage un petit appartement juste au-dessus de la banque dans laquelle dorment désormais les 68 millions d’euros.

Un gain qui ne laisse pas indifférent

Du moins jusqu’à cette semaine. Lundi, les médias bulgares annonçaient la «disparition» de Goshka et des siens, spéculant si la famille avait trouvé refuge dans un complexe touristique de luxe sur la côte espagnole ou beaucoup plus loin, «quelque part en Asie ou en Amérique». Au grand dam du maire de Quintanar del Rey, Miguel Garcia, qui avait formulé l’espoir que quelques-uns des millions de Goshka soit investis dans la commune en signe de «reconnaissance pour son hospitalité» envers les Bulgares.

Après les déductions d’impôts, les gains remportés par les Gueorguiev représentent quelque 55 millions d’euros. Logiquement l’arrivée d’une telle somme ne pouvait passer inaperçue: après la presse et les curieux, des gens autrement plus inquiétants, attirés par l’odeur de l’argent frais, ont fait leur apparition dans les rues de Quintanar del Rey. Certains évoquent des menaces par téléphone, la crainte d’un enlèvement et la fuite précipitée des Gueorguiev.

Gang des «Briseurs d’os»

Mais qui s’en prendrait à ces travailleurs immigrés jusqu’hier sans histoires? La presse espagnole croit avoir trouvé la réponse: leurs propres compatriotes. Le redoutable gang des «Briseurs d’os» d’Ivo el Bulgaro, qui sévit sur toute la côte espagnole, serait aux trousses de Goshka.

L’arrestation de leur boss (identifié comme un Bulgare d’origine arménienne de 35 ans, Raffi Venian), en 2011 à Madrid, a été saluée comme l’un des plus grands succès dans la lutte contre la criminalité transnationale. Mais cet homme continuerait de tirer depuis sa cellule les ficelles de sa bande, composée essentiellement d’anciens adeptes de sports de combat. Et, à en croire les journaux de Sofia, les «Briseurs d’os» ne seraient pas les seuls sur le coup: à leur menace s’ajouterait celle des gangs roms des Balkans et de la mafia russe, elle aussi très active en Espagne.

Et si le conte de fées des Gueorguiev était déjà en train de tourner au cauchemar? Depuis que leur affaire occupe tous les esprits, les Bulgares se remémorent aussi des histoires d’autres gagnants de loto, bien plus modestes, mais qui finissent tous par regretter cette richesse subite à laquelle ils n’étaient pas préparés.

Seuls les habitants d’Iskar, leur village d’origine, semblent voir les choses du bon côté. «Si Goshka décide de rentrer, elle sera le plus important investisseur du pays», dit fièrement l’un d’entre eux, interrogé par la télévision.