Asie du Sud

L’Inde dépénalise l’homosexualité

La Cour suprême a supprimé l’article 377 du Code pénal, qui prévoyait des peines allant jusqu’à la prison à vie

Enterré, le fameux article 377 du Code pénal de l’Inde. Depuis 1861, cette loi héritée des colons britanniques stipulait que l’homosexualité était un crime «contre nature», passible de prison à vie. Jeudi 6 septembre, la Cour suprême de l’Inde a pris la décision historique de dépénaliser l’homosexualité. «Irrationnel», «arbitraire» ou «incompréhensible» ont été les mots des juges pour qualifier l’article 377 qui devient illégal. S’il reste encore 72 pays qui criminalisent l’homosexualité, l’Inde, avec son 1,3 milliard d’habitants, n’en fait plus partie. Dans le carcan conservateur du sous-continent, l’abrogation de la loi est retentissante.

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Dès l’annonce du jugement, les militants LGBT qui patientaient devant la Cour suprême à New Delhi ont explosé de joie. Au fil de la journée, des réactions émues ont salué la décision des juges, avec le sentiment d’assister à une étape dans l’évolution des mentalités en Inde. «Une Inde pour tous, égalitaire en amour», a affiché la chaîne d’information NDTV. L’organisation Human Rights Watch a célébré «une étape capitale qui va résonner à travers la planète». Et pour Monisha, une habitante de Delhi, «le monde est en train de changer».

Le combat contre l'article 377

L’émotion est d’autant plus vive que le combat contre l’article 377 a été long et épineux. Il a basculé grâce à un panel de cinq juges de la Cour suprême qui, en juillet, a reçu les arguments de plaignants homosexuels issus de l’élite de la capitale. Les nationalistes hindous au pouvoir, dont l’idéologie est conservatrice, ont alors décidé de s’en remettre «à la sagesse» de la justice. Cette dernière a tranché. «Je suis heureux, explique l’un des plaignants, Keshav Suri, dirigeant d’une chaîne d’hôtels de luxe. C’est l’aboutissement d’un combat mené depuis vingt ans par notre communauté.» La bataille judiciaire s’est en effet longtemps heurtée aux réticences puritaines. L’un des juges, Indu Malhotra, l’a reconnu: «L’histoire doit des excuses aux membres de la communauté [LGBT] pour le retard pris dans la reconnaissance de leurs droits.»

Une première victoire avait été arrachée en juillet 2009, quand la Haute Cour de Delhi avait déclaré que l’article 377 portait atteinte aux droits fondamentaux. Pour la première fois, la communauté LGBT obtenait une visibilité. Marche arrière en 2013, avec l’annulation de cette décision par la Cour suprême. Mais des jugements récents, portant sur la reconnaissance d’un «troisième sexe» pour les transgenres et sur le droit fondamental à la vie privée, laissaient présager un nouveau tournant.

Si les poursuites judiciaires pour homosexualité ont été rarissimes, «l’article 377 a été utilisé pour harceler et faire du chantage aux membres de la communauté LGBT, et pour justifier l’homophobie», rappelle Keshav Suri. En Inde, la majorité des gays préfèrent taire ou nier leur différence. Le tabou est entretenu par les principes religieux et le conservatisme rural. Un grand gourou populaire, Baba Ramdev, a ainsi affirmé à ses fidèles pouvoir les «guérir» de «la maladie» de l’homosexualité. Ces mentalités marginalisent les homosexuels et nouent des tragédies humaines. La Cour suprême a donc tenu hier à corriger le tir: «L’homosexualité n’est pas une maladie mentale.»

Une sortie de l'ombre

«La dépénalisation de l’homosexualité est un premier pas, estime Mallika Vadehra, agent immobilier à Delhi. L’article 377 avait fait de nous des criminels. Maintenant nous allons demander davantage.» Depuis quelques années, la communauté LGBT réussit à mieux s’affirmer. Une trentaine de villes ont organisé leurs premières gay prides. A l’écran, les acteurs de Bollywood incarnent des homosexuels qui ne sont plus confinés à la caricature. Et à Delhi ou à Bombay, une scène gay s’épanouit dans les quartiers huppés. La décision de la Cour suprême offre à présent l’espoir d’une acceptation sociale. «Nous ne sommes plus dans l’ombre, se réjouit Keshav Suri. L’Inde a envoyé un message au monde entier: le refus de la discrimination envers notre communauté. Demain, ce sera l’égalité dans le mariage, les droits, la protection ou l’héritage.»

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