Le destin de la starlette de cinéma devenue une politicienne idolâtrée restera en Inde une histoire hors du commun. Après deux mois de combat contre la maladie, la cheffe de l’exécutif de l’Etat du Tamil Nadu, Jayalalithaa Jayaram, s’est éteinte lundi soir, à 68 ans, dans un hôpital de sa ville, Chennai (ex-Madras). Avec elle disparaît une ère de la politique indienne, indissociable du Tamil Nadu, un Etat prospère de 72 millions d’habitants qu’elle a dirigé par intermittence depuis les années 1990.

Des plus grands politiciens aux simples fidèles, les Indiens ont rendu hommage mardi à celle qu’ils surnommaient «Amma» (Mère). Le Tamil Nadu a déclaré sept jours de deuil. Une marée humaine s’est pressée à Rajaji Hall autour de son corps vêtu d’un sari vert, sa couleur préférée, et enveloppé du drapeau national. Une immense foule a ensuite accompagné le cortège de sa dépouille, sur trois kilomètres, jusqu’aux derniers rites sur Marina Beach. Toutes les télévisions ont retransmis l’événement alors que le dispositif sécuritaire était renforcé par crainte d’émeutes.

Star de cinéma

Ce pouvoir magnétique de Jayalalithaa s’est d’abord forgé au cinéma. Beauté romantique dans sa jeunesse, l’actrice a joué dans 140 films. Pour le public indien, il n’y a parfois qu’un pas de la fiction à la réalité: les «gentils» à l’écran seront des politiciens salvateurs. A l’époque, un acteur adulé, M. G. Ramachandran, alias «MGR», se hisse ainsi à la tête du gouvernement régional, renversant le traditionnel Parti du Congrès. Lorsque ce demi-dieu décède en 1987, ses fans désespérés ne peuvent le supporter: 30 d’entre eux se suicident.

Talentueuse oratrice et ambitieuse, Jayalalitha se déclare alors l’héritière politique de MGR, son compagnon secret. «Il était tout pour moi, s’est-elle un jour confiée. Mon père, mon mentor, mon ami, mon penseur, mon guide.» Elle prend le contrôle du parti All India Anna Dravida Munnetra Kazhgam (AIDMK) et dirige le Tamil Nadu à partir de 1991. Elle va remporter cinq autres élections, combinant quatorze années de pouvoir.

Défense des castes basses

Au fil du temps, Jayalalitha devient une femme de fer «aux tendances dictatoriales», rappelle le Hindustan Times. Mais, issue de la caste supérieure des brahmanes, elle défend les basses castes. Elle se rend célèbre pour ses mesures populaires, distribuant des chèvres ou des ordinateurs aux villageois. Ses adversaires critiquent ses coûteuses largesses, mais sa contribution pour lutter contre la pauvreté rurale est indéniable. Elle offre aux démunis des biens à prix abordable: la «cantine d’Amma» avec des bols de riz à 5 roupies (moins d’un centime d’euro), ou encore les «semences d’Amma», le «ciment d’Amma», et ainsi de suite… «Le lien de Jayalalitha avec les citoyens, son intérêt pour la sécurité des pauvres, des femmes et des marginalisés restera toujours une source d’inspiration», a commenté le premier ministre Narendra Modi présent lors de ses funérailles.

Avec la troisième formation la plus importante au parlement indien, la présidente du Tamil Nadu a aussi fait trembler New Delhi, agitant alliances et coalitions lors des élections nationales.

Mère suprême

Dans une Inde où les femmes plient sous le joug patriarcal, la cheffe de l’exécutif du Tamil Nadu incarnait l’exception. Elle n’a d’égale à ce niveau que les politiciennes Mamata Banerjee au Bengale Occidental ou Mayawati en Uttar Pradesh. Et Jayalalithha avait encore pour elle l’adulation des foules, renvoyant l’image divinisée d’une mère suprême. Ses partisans lui exprimaient sa ferveur et ses ministres s’inclinaient à son passage.

Son incroyable aura n’a jamais été assombrie par ses condamnations pour corruption. En 1997, des perquisitions découvrent 10 000 saris et 750 paires de chaussures dans ses placards. En 2014, elle est condamnée à 4 ans de prison mais ne passera que 21 jours derrière les barreaux avant d’être libérée et blanchie de toutes les charges.

Pour son repos éternel, elle retrouve, près de trente ans plus tard, l’homme qui a inspiré sa vie. En fin d’après-midi, et sans incident, son cercueil en bois de santal a été déposé dans un mémorial sur Marina Beach, aux côtés de «MGR», le mentor de sa jeunesse.