Les rues vides et le ciel clair sont désormais aux seules bandes de chiens errants et aux nuées d’oiseaux. Après d’autres capitales de la planète, New Delhi, mégalopole de 20 millions d’habitants, s’est emmurée dans une chape immobile de silence et de quiétude. Depuis dimanche, le temps semble s’être arrêté dans cette capitale à l’ordinaire tumultueuse, assourdissante et congestionnée.

Des quartiers aisés du sud au cœur de la vieille ville, progresser sur les grandes artères est désormais une traversée du désert, jalonnée par des barrages de police. Les monuments, tels la porte de l’Inde ou le Fort rouge, trônent dans une solitude saisissante. La célèbre place aux arcades de Connaught Place n’est que silence et les ruelles labyrinthiques du Vieux Delhi, privées d’hommes, offrent une nudité insolite. A l’image de l’Inde entière.

Afin de lutter contre l’épidémie de Covid-19, l’imposition de mesures hors norme a été graduelle et partielle, appuyée par l’arrêt quasi total des transports en commun. Depuis mercredi, le confinement est obligatoire et total, pour une durée de vingt et un jours. Il a été annoncé la veille au soir par le premier ministre, Narendra Modi, dans un discours télévisé. «Oubliez ce que sortir à l’extérieur signifie», a-t-il averti. A la fois didactique et grave, le premier ministre a voulu convaincre les Indiens de l’impératif du confinement: «Il n’y a aucun autre moyen d’échapper au coronavirus.»

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Alerte

Son discours a sonné comme une alerte et un appel à la mobilisation civique, alors que les cas de Covid-19 sont encore relativement peu élevés. Le deuxième pays le plus peuplé du monde en comptabilise plus de 600, des chiffres sous-estimés puisque l’Inde pratique peu le dépistage du coronavirus, mais les experts y agitent la possibilité d’une explosion épidémique. Avec la densité élevée de sa population, ses carences en matière d’hygiène et la faiblesse de ses équipements hospitaliers, l’Inde est mal armée pour faire face au pire. De farouches opposants au premier ministre, comme le politicien P. Chidambaram, ont ainsi appelé les Indiens à être les «soldats» de Narendra Modi, «commandant» de cette bataille.

«La vie d’abord, estime Aditya Goel, un jeune commerçant près de l’avenue de Chandni-Chowk. Toutes les familles, ici, respectent le confinement.» Mais l’un des problèmes principaux concerne les sorties pour l’approvisionnement alimentaire. Des services essentiels et limités sont assurés et les gens sont autorisés à aller se ravitailler. Mais à peine le premier ministre avait-il annoncé le confinement que les gens se sont rués dans les magasins, se bousculant et dévalisant les échoppes en denrées de base.

«Un mètre de distance!»

L’apprentissage de la distanciation sociale est à présent à l’œuvre, alors que nombre d’habitants portent déjà des masques. Pour marquer les esprits, le gouvernement a publié mercredi les photos d’une réunion de ministres, assis à plus d’un mètre les uns des autres. Près de la grande mosquée de la Jama Masjid, un quartier populaire, la police doit réprimander les indisciplinés. «Un mètre de distance!» s’égosille un policier dans son haut-parleur, devant une épicerie où des clients s’agglutinent. Jouant de son bâton, il oblige alors l’épicier à dessiner des marques au sol, avec de la farine blanche, pour expliquer le concept d’une file ordonnée.

La police quadrille fermement les quartiers populaires. Dans le Vieux Delhi, elle est même épaulée par les forces paramilitaires de sécurité des frontières (BSF). «Aujourd’hui, c’est le premier jour du confinement total, explique un paramilitaire posté devant la Jama Masjid, qui arrête et contrôle les habitants désirant sortir du quartier. On apprend aux gens les règles du couvre-feu et petit à petit nous serons plus stricts.» Si la stratégie vise à contenir le coronavirus, elle laisse ainsi envisager le scénario d’une possible ghettoïsation des quartiers pauvres s’ils étaient touchés par l’épidémie.

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Dans le Vieux Delhi se découvrent les premières victimes économiques de la situation. A l’initiative d’une ONG, une soupe populaire est distribuée à des démunis, privés de travail pour vingt et un jours. Plus loin, des hommes ont élu domicile sous un porche. Pour ces pauvres que l’Inde compte par millions, «la période sera difficile», a prévenu Narendra Modi. Beaucoup sont originaires des Etats voisins dont les frontières ont été scellées. Pour ces migrants, la capitale s’est refermée sur eux en un piège tragique.