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L’Inde en route vers la révolution biométrique

L’Inde s’est lancée dans le plus vaste programme d’identification multi-biométrique au monde. La promesse d’un tremplin vers le développement?

9h30. A Burari, banlieue rurale de New Delhi, une foule patiente sous le soleil matinal. «Enrôlez-vous!», dit le prospectus distribué à la ronde. Les villageois se sont vite portés volontaires pour recevoir un numéro d’identité: le prospectus fait miroiter la possibilité d’obtenir ainsi «un compte bancaire» ou des «réservations de billets de train». L’Inde n’oblige pas ses citoyens à posséder de pièce d’identité, selon le legs des anciens colons britanniques. Pour 40% de la population sous le seuil de pauvreté, la difficulté actuelle à s’identifier les exclut des services de base, de la santé ou de l’éducation.

Le programme baptisé «Aadhaar», «fondation» en hindi, entend donc ordonner le joyeux bazar de l’identité indienne, qui se revendique en divers justificatifs, du permis de conduire à la facture d’électricité. La fraude à l’identité est courante et la corruption lamine les aides sociales. Dorénavant, chaque Indien peut recevoir un numéro unique à douze chiffres, avec la perspective de simplifier les imbroglios épiques du quotidien. Alors, la queue ne désemplit pas devant le centre de recensement de Burari. Les resquilleurs sont réprimandés et chacun tient sagement à la main son formulaire Aadhaar.

Ces habitants participent au plus vaste programme d’identification multi-biométrique au monde. Depuis 2010, l’Inde a déjà enregistré 310 millions de citoyens, sur une population de 1,2 milliard. Elle s’appuie sur trois fournisseurs de services biométriques: le français Morpho, filiale de Safran, l’américain L1 Identification et le japonais NEC. Leurs capteurs recensent les dix empreintes digitales, les deux iris et une photo du visage. A cela s’ajoutent des informations démographiques: nom, sexe (masculin, féminin ou transgenre), date et lieu de naissance. Les données sont ensuite codées au centre de Bangalore, qui prévoit jusqu’à 4500 serveurs. Les logiciels devront tenir le rythme infernal de 3,5 milliards de comparaisons par seconde, pour une base pesant 20 pétaoctets (20 millions de gigaoctets). «Facebook», à côté, c’est de l’enfantillage… Pour l’heure, le défi informatique reste à prouver.

10h15. A Burari, la file progresse. Un panneau aux couleurs du Congrès, le parti au pouvoir, trône devant la salle de recensement. «Les militants se sont mobilisés afin de contribuer au progrès social», s’enthousiasme le politicien local Direj Malik. L’identification biométrique est un projet phare du gouvernement. A l’approche du scrutin de 2014, et dans un climat perturbé par les scandales de corruption, le Congrès s’offre aussi une campagne électorale colossale par l’intermédiaire d’Aadhaar. L’opération n’est pas donnée, avec un budget estimé à 4 milliards de dollars. L’Autorité indienne pour le numéro d’identité unique (UIDAI) s’est même dotée d’un chef d’orchestre prestigieux: Nandan Nilekani, cofondateur du géant informatique Infosys. «Je suis heureux d’aider mon pays», commente-t-il à New Delhi. Lui est persuadé de savoir réinventer l’Inde de demain, en donnant une réponse technologique à la lutte contre la pauvreté.

Dans la queue attend Baby Singh, 57 ans. Elle croit, à tort, qu’elle va obtenir gratuitement des bonbonnes de gaz. «Il existe peut-être des confusions, admet Nandan Nilekani, mais les gens savent qu’il s’agit d’une porte ouverte vers un meilleur avenir.» Le candidat suivant est Mahesh Singh, 48 ans, qui convoite une carte de rations alimentaires. Se presse ensuite Aslam Khan, un manutentionnaire qui ne possède aucun document: il est un «invisible» de la société, recommandé par une personnalité locale. Derrière lui se tient Sunita Devi, 43 ans, qui rêve d’obtenir un crédit.

«Avec Aadhaar, tout le monde pourra ouvrir un compte», avance Nandan Nilekani. Bourses, retraites et allocations seront créditées directement, sans s’évaporer dans la nature. «Dans les campagnes, les transactions s’effectueront à l’aide de mini-capteurs d’empreintes digitales», ajoute-t-il. Une scène étonnante à imaginer… Mais le projet ne serait-il pas trop ambitieux? Des irrégularités sont probables. La presse a déjà dénoncé des agences qui revendaient leurs données à des sociétés de marketing. Et aucun service associé n’a encore été mis en place.

11h30. Intimidée, Sunita se présente devant l’agent. A 11h39, elle est «enrôlée». D’ici à six semaines, elle aura une existence virtuelle dans le plus grand «fichage» de population jamais réalisé. Les critiques y dénoncent un acte de surveillance. Le recours à la biométrie est certes associé aux enjeux sécuritaires, à commencer par Morpho, qui gère la comparaison d’empreintes pour le FBI. A l’origine, le projet Aadhaar émanait du parti des nationalistes hindous (BJP) qui souhaitait intensifier la lutte contre le terrorisme. «C’est un système sécurisé, conçu pour respecter la vie privée», rétorque Nandan Nilekani. Le parlement devrait bientôt en définir les contours législatifs.

Pour Sunita, l’essentiel est d’obtenir un prêt. Devenir un numéro issu d’un algorithme de fusion biométrique lui importe peu. «Après tout, sourit-elle, ce n’est qu’un chiffre.»

Le programme Aadhaar ambitionne d’attribuer à chaque Indien un numéro d’identité unique

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