L’indépendance de la Catalogne à quitte ou double

Espagne Le premier ministre Mariano Rajoy réagit vivement à l’annonce de législatives anticipées

«Que cela soit bien clair pour tout le monde: personne ne va briser l’Espagne, d’aucune façon. Personne ne va transformer les citoyens de Catalogne en étrangers, personne!». Le très placide chef du gouvernement Mariano Rajoy, peu enclin à l’imprécation et à la menace, avait un ton singulièrement véhément, ce mardi soir. L’objet de son courroux: l’annonce lundi de la tenue, le 27 septembre, de législatives anticipées catalanes «historiques et décisives», selon les termes de son instigateur, le nationaliste Artur Mas au pouvoir régional depuis mars 2012.

Pour Artur Mas, comme pour l’ensemble de la liste indépendantiste qu’il conduit, ce scrutin n’est rien d’autre qu’un plébiscite déguisé: si, ce jour-là, une majorité de sièges du parlement autonome de Barcelone (68 sur 135) sont emportés par les partisans de la sécession (ils en comptent 74 actuellement), «cela voudra dire qu’une majorité de Catalans veulent se séparer du reste de l’Espagne, a précisé le dirigeant nationaliste, et notre mission sera de leur donner satisfaction». En clair, à ses yeux, une victoire – même courte – le 28 septembre donnerait le signal d’un irréversible divorce avec Madrid.

«Rendez-vous historique»

Depuis, les esprits se sont échauffés dans les deux camps. Dans le premier, ultra-majoritaire en Espagne, on est convaincu que les séparatistes catalans ont perdu le sens des réalités et que l’unité du pays est en danger. Dans le second, qui réunit trois formations nationalistes catalanes et qui compte pour seul soutien extérieur celui des indépendantistes basques, on est persuadé qu’une pareille opportunité ne se représentera pas de sitôt. «Le peuple catalan a rendez-vous avec l’Histoire», déclarait en juillet Artur Mas dont les accents prophétiques sont récurrents depuis son arrivée au pouvoir en 2012, lorsqu’il promettait que Madrid ne pourrait pas s’opposer «au droit à décider des peuples».

Or, au nom de la Constitution de 1978, «celle de tous les Espagnols», le gouvernement Rajoy ne cesse de qualifier d’inadmissible tout référendum d’autodétermination. En novembre 2014, soutenu par la puissante organisation citoyenne «Assemblea Nacional Catalana» (ANC), Artur Mas avait détourné cette interdiction en imposant une consultation illégale dans toute la région, obtenant 80% de oui, pour seulement 35% de participation. Madrid avait laissé faire, tout en dénonçant «une farce démocratique». Presque tous les partis espagnols avaient abondé dans ce même sens.

«Jusqu’alors, on a assisté aux péripéties diverses d’un bras de fer entre Madrid et Barcelone, sur fond de reproches mutuels, assure le professeur de droit constitutionnel Francesc de Carreras. Mais, avec ce scrutin, c’est tout autre chose: en cas de triomphe, même restreint, les séparatistes pourront brandir l’argument d’une majorité populaire. Ensuite, ce sera l’inconnue la plus totale et tous les scénarios sont envisageables.»

A en croire les forces séparatistes, les dés seraient alors jetés: la constitution d’un «Nouvel Etat» serait rédigée dans les dix mois, et, huit mois plus tard, le parlement catalan déclarerait l’indépendance de façon unilatérale, sur le modèle du Kosovo. Et ce, sans même négocier avec Madrid qui, alors, aurait «perdu toute légitimité».

«Pur délire»

Hypothèse vraisemblable ou science-fiction? «Cela relève d’un pur délire, d’une fuite en avant, affirme l’économiste valencien Antoni Zabalza, mais paradoxalement il faut prendre ces gens au sérieux. A mon avis, voyant que les «indignés» de Podemos gagnent du terrain en Catalogne, Arthur Mas et les séparatistes jouent leur va-tout. C’est une sorte de quitte ou double.»

D’autres observateurs se montrent plus circonspects. Ils sont convaincus que les opposants au jusqu’au-boutisme indépendantiste seront suffisamment nombreux pour empêcher une victoire d’Artur Mas.

Telle est l’opinion de l’historien catalan Joaquim Coll: «Il n’y a pas plus de 30% d’indépendantistes convaincus, assure-t-il. D’autres électeurs peuvent certes se rallier à cette cause en pensant que cette option peut aider à résoudre la crise économique. Mais, globalement, la Catalogne est une région plurielle, modérée, aux opinions très fragmentées. Je ne pense pas qu’elle tombe dans le piège sécessionniste.»