Europe

L'indépendance, une revendication de riches?

La Catalogne, la Flandre ou la Lombardie auraient les reins assez solides pour être indépendants. A part la Catalogne, les autres régions ont toutefois mis en sourdine leur rêve d’indépendance

A Barcelone, la Catalogne pourrait déclarer ce jeudi son indépendance, à moins que les indépendantistes reculent à la dernière minute devant les menaces imminentes de mise sous tutelle. En Lombardie et Vénétie, les électeurs ont plébiscité dimanche dernier une plus grande autonomie, en particulier sur le plan fiscal. Plus au nord, Flamands et Ecossais observent attentivement l’issue du bras de fer catalan. Mais, à moins d’une surprise, le prochain référendum d’autodétermination en Europe devrait avoir lieu aux îles Féroé, qui dépendent du Danemark, en avril prochain.

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Le ras-le-bol semble contagieux

Le point commun entre ces régions avides d’indépendance ou d’autonomie? Elles sont plus riches que la moyenne nationale. La Catalogne n’est pas la plus prospère d’Espagne. «C’est plutôt une région de second rang qui en a marre de subventionner le reste du pays», pointe Laurent Davezies, économiste au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) à Paris et auteur du «Nouvel égoïsme territorial. Le grand malaise des nations» (Seuil).

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«Ce n’est pas nouveau: voilà cinquante ans que les Italiens du Nord vilipendent les paresseux du Sud. Les Flamands ont la même condescendance envers les Wallons», tempère René Schwok, directeur du Global Studies Institute à Genève et spécialiste de l’Europe. Il n’empêche, le ras-le-bol semble contagieux. Même la Bavière commence à grogner contre les Länder de l’ex-Allemagne de l’Est. «Un peu comme Angela Merkel tançait la Grèce et le Portugal», glisse Laurent Davezies.

«Pas qu’une affaire de gros sous»

«Le séparatisme n’est pas qu’une affaire de gros sous. Chaque mouvement a sa propre histoire», ajoute René Schwok. Les aspirations catalanes sont très anciennes et la mise sous tutelle probable par Madrid, du jamais-vu depuis le retour de la démocratie, rappelle les années noires de la dictature franquiste.

«Mais, depuis une vingtaine d’années, les revendications pécuniaires ont pris le pas sur les aspirations identitaires», avance Laurent Davezies. Recul de la solidarité, bien sûr, mais le chercheur avance aussi des raisons économiques. «Avec la mondialisation, les régions les plus riches n’ont plus besoin des plus pauvres, développe-t-il. Auparavant, un pacte industriel les liait. Les premières innovaient et concevaient les produits et les secondes les fabriquaient et offraient des débouchés.»

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En clair, dans les rues de Naples, les vespas et les Fiat ont été supplantées par des modèles japonais ou sud-coréens. Et Pise et Turin n’ont plus besoin d’usine dans le Mezzogiorno. Cela fait longtemps qu’elles ont été délocalisées en Asie. Le fait que les grandes métropoles européennes se spécialisent dans l’immatériel accentue leur autonomisation. La crise des finances publiques en Europe exacerbe aussi les tensions entre régions.

Nouvelle stratégie

La question fiscale apparaît comme le nerf de la guerre. En Italie du Nord, la Ligue du Nord l’a bien compris. Le parti fondé par Umberto Bossi ne réclame plus l’indépendance – le tribun l’avait même proclamée symboliquement la «nation de Padanie» (vaste région couvrant toute l’Italie du Nord) en 1996 – mais une plus grande autonomie fiscale. A l’issue des négociations avec Rome, rien que la Lombardie espère rapatrier dans ses caisses 27 milliards d’euros. Le week-end dernier, loin des déchirements catalans, les habitants de Lombardie et de Vénétie ont plébiscité cette approche en approuvant massivement les deux référendums présentés par la Ligue du Nord. Ce genre de référendum est, il est vrai, prévu par la Constitution italienne.

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La stratégie est sensiblement la même en Belgique chez les nationalistes flamands. Si le chef emblématique de la NV-A (Nieuw-Vlaamse Alliantie, Alliance néo-flamande), l’actuel bourgmestre d’Anvers Bart de Wever, a rappelé en septembre que l’indépendance était toujours un objectif pour la Flandre, le ministre-président du gouvernement flamand Geert Bourgeois a, lui, indiqué dimanche 22 octobre qu’il n’existait «pas de majorité en Flandre en faveur de l’indépendance» de cette région, plaidant au contraire pour l’instauration du «confédéralisme» en Belgique.

Transformer de l’intérieur

La présence de la NV-A au gouvernement depuis 2014 n’est sans doute pas étrangère à ce changement de ton, les ministres NV-A ayant hérité des gros dossiers que sont les finances ou les affaires intérieures et pouvant peser sur le sort du pays. Une étude publiée récemment a d’ailleurs confirmé cette perte d’intérêt pour la partition. En façonnant l’agenda de la Belgique et en la dominant, notamment en matière économique et sociale, la NV-A de gouvernement transforme peu à peu la Belgique en un pays dans lequel les francophones ne se reconnaissent plus et ne sentent «plus chez eux», selon une étude d’opinion récente.

Quant aux Ecossais, ils ont pour le moment mis en sourdine leurs rêves d’indépendance. Ils avaient rejeté cette option en septembre 2014 à une courte majorité, par 55,5% des suffrages. Le Brexit, la sortie programmée du Royaume-Uni de l’Union européenne alors que les Ecossais souhaitaient y rester, aurait pu relancer le mouvement indépendantiste. Il n’en a rien été. Le Scottish National Party a perdu des plumes lors des législatives de juin dernier. Nicola Sturgeon hésite à remettre l’ouvrage sur le métier. Le cours du pétrole, qui ne décolle pas, n’y aide pas. Et l’exemple du Royaume-Uni, dans un divorce épique avec l’UE, ne plaide pas pour la cause séparatiste. «La crise catalane ne va sans doute pas relancer l’indépendantisme, pronostique Laurent Davezies, mais les autonomistes ne vont pas s’arrêter là.»

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